Michel Jolland
Le 9 juin 2017, une découverte inattendue sur la tombe de Willi Münzenberg, au cimetière de Montagne, relance une réflexion ancienne. Une plaque funéraire jusque-là inconnue est accompagnée d’un simple feuillet portant ces mots : « À notre camarade Willi. Le monde ne sera sauvé, s’il peut l’être, que par des insoumis. André Gide ». Aujourd’hui, le terme « insoumis » est entré dans le paysage politique français. Un parti s’en est saisi et, de temps à autre, la formule de Gide resurgit. Le développement qui suit concerne des périodes et des personnalités historiquement situées. Les conditions de leur insoumission ne sauraient donc être confondues avec les problématiques d’ordre électoral qui ont présidé à l’avènement de l’actuel parti des « insoumis ».
A Montagne, l’hommage au « camarade Willi » intrigue. Il établit un rapprochement entre deux figures majeures du XXe siècle : l’écrivain André Gide et le militant communiste allemand Willi Münzenberg. Le message semble aller de soi. Münzenberg s’est opposé au fascisme et au stalinisme et Gide apparaît comme l’une des grandes références intellectuelles de l’insoumission moderne.

Pourtant, derrière ce rapprochement se cache une ambiguïté. Les deux hommes peuvent-ils réellement être rangés sous la même bannière ? Leur refus de se soumettre procède-t-il des mêmes motivations ? L’évolution de leur rapport personnel au communisme fournit un champ d’observation intéressant.
Une même notion, deux trajectoires
Par définition, l’insoumission désigne le refus d’obéir à une autorité, à une doctrine ou à une norme jugée illégitime. Elle peut prendre des formes diverses : politique, morale, intellectuelle ou artistique. Elle suppose toujours l’exercice d’une liberté de jugement face aux pressions du conformisme.
La célèbre formule de Gide – « Le monde ne sera sauvé, s’il peut l’être, que par des insoumis » – figure dans son Journal à la date du 24 février 1946. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Gide observe avec inquiétude que nombre de ses contemporains, à peine libérés du nazisme, semblent déjà rechercher de nouvelles formes de dépendance intellectuelle. Le communisme comme certains courants religieux lui paraissent offrir le confort de certitudes toutes faites là où l’esprit critique exige effort et indépendance.
Chez Gide, l’insoumission est avant tout une exigence de conscience. Elle consiste à préserver sa liberté intérieure contre les systèmes de pensée qui prétendent détenir une vérité absolue.
Chez Münzenberg, l’insoumission emprunte un chemin très différent. Elle ne naît pas à l’extérieur d’un système idéologique mais en son sein. Elle s’élabore progressivement au cœur même de l’appareil communiste international dont il est l’un des acteurs les plus influents.
Gide observe le système, Münzenberg l’habite.
André Gide est un écrivain reconnu, un intellectuel humaniste attiré par les idéaux de justice sociale, d’émancipation et d’antifascisme. Son intérêt pour l’Union soviétique relève largement de la curiosité intellectuelle et de l’espérance morale. Comme beaucoup d’intellectuels européens des années 1930, il voit dans l’URSS une possible alternative aux impasses du capitalisme et à la montée des fascismes. Mais Gide demeure un observateur extérieur. Il n’appartient jamais au Parti communiste. Son engagement reste celui d’un compagnon de route, non celui d’un militant discipliné. Son indépendance lui permet de conserver une distance critique à l’égard de ce qu’il découvre.
Willi Münzenberg se situe à l’exact opposé. Communiste depuis les lendemains de la Première Guerre mondiale, organisateur hors pair, créateur de réseaux internationaux d’influence, il participe directement à la construction du mouvement communiste mondial. Il connaît de l’intérieur les mécanismes du Komintern, les pratiques de propagande, les rapports de force au sein du mouvement.
Là où Gide regarde le système, Münzenberg le fait fonctionner.
Cette différence est essentielle. Car l’insoumission n’a pas la même signification selon qu’elle s’exerce à distance ou qu’elle surgit au cœur même de l’appareil concerné.
L’insoumission de la conscience contre l’insoumission du désenchantement
Le voyage de Gide en Union soviétique constitue un tournant décisif. Ce qu’il découvre ne correspond pas à ses attentes. Il est frappé par l’uniformité des opinions, la peur diffuse, l’absence de véritable liberté intellectuelle et la fabrication permanente d’une vérité officielle.
Dans Retour de l’URSS (1936); puis dans Retouches à mon Retour de l’URSS (1937), il refuse de taire ce qu’il a vu. Son geste provoque un scandale considérable dans les milieux communistes et antifascistes. Mais Gide considère qu’il serait moralement inacceptable de sacrifier la vérité à la fidélité idéologique.
Son insoumission relève donc essentiellement de l’éthique intellectuelle. Elle procède du refus du mensonge et de la défense de l’autonomie de la pensée.
Chez Münzenberg, le processus est plus lent et plus complexe. Il ne découvre pas soudainement les réalités du système soviétique : il en est l’un des artisans. Sa rupture résulte d’un désenchantement progressif.
Au fil des années 1930, il constate que le stalinisme tend à absorber les individualités, à étouffer les débats et à éliminer ceux qui s’écartent de la ligne officielle. Les grandes purges soviétiques constituent pour lui un signal particulièrement alarmant. Peu à peu, la fidélité au mouvement communiste entre en contradiction avec son propre jugement politique.
Son insoumission ne consiste plus seulement à défendre une liberté intellectuelle ; elle devient une prise de distance vis-à-vis d’un système dont il perçoit désormais les dérives destructrices.
La question du risque
Une autre différence sépare profondément les deux hommes : celle du prix à payer.
Lorsque Gide publie ses critiques de l’Union soviétique, il s’expose à une vive campagne de dénonciation. Certains amis se détournent de lui. Une partie de l’intelligentsia de gauche l’accuse de trahir la cause antifasciste. Mais sa situation personnelle demeure solide. Sa réputation littéraire reste intacte et son indépendance matérielle lui assure une réelle protection.
Münzenberg, en revanche, évolue dans un univers politique où la dissidence peut avoir des conséquences autrement plus graves. Dans le contexte des purges staliniennes, de la surveillance exercée par le NKVD et des règlements de comptes internes au mouvement communiste, prendre ses distances avec Moscou constitue un acte lourd de dangers.
Certes, Münzenberg n’est pas un opposant démocratique au stalinisme dès les années 1920. Il a lui-même participé à des campagnes de propagande d’une remarquable efficacité, notamment lors de l’affaire du Reichstag en 1933 avec la publication du Livre brun. Son évolution est tardive et progressive. Mais c’est précisément ce qui lui confère sa singularité. Son insoumission ne naît pas d’une opposition originelle au système ; elle résulte d’une lucidité acquise à l’intérieur même de celui-ci.
Une insoumission qui ouvre une voie européenne ?
Cette évolution est particulièrement visible à la veille de la Seconde Guerre mondiale. En 1939, le projet d’« Union franco-allemande » défendu par Münzenberg peut être interprété comme une tentative de sortir des schémas imposés par Moscou afin d’imaginer une réponse européenne à la catastrophe qui s’annonce.
Dans cette perspective, son insoumission n’est pas seulement idéologique. Elle devient stratégique et politique. Elle traduit la volonté de penser autrement que les appareils dont il est issu.
Gide et Münzenberg se rejoignent ainsi dans un même refus de la soumission intellectuelle, mais ils empruntent des chemins radicalement différents. L’un défend l’autonomie de la conscience face aux dogmes. L’autre découvre, au terme d’un long parcours militant, les limites d’un système qu’il avait contribué à construire.
L’insoumission de Gide est celle de l’écrivain qui refuse de renoncer à son jugement. Celle de Münzenberg est celle d’un homme qui, après avoir vécu au cœur du communisme international, en vient à remettre en cause certaines de ses certitudes les plus fondamentales.
Deux formes d’insoumission, donc. L’une née de l’indépendance intellectuelle ; l’autre forgée dans l’épreuve du désenchantement politique. Toutes deux illustrent, chacune à leur manière, la conviction exprimée par Gide : aucune civilisation ne peut survivre longtemps sans ceux qui osent dire non.
Dernière modification : 10 juin 2017
Éditeur / Michel Jolland