Le mas du Barret

Marjane Satrapi (1969-2026)

François Genton

La disparition de cette grande artiste exilée nous rappelle que les despotismes font d’abord souffrir leurs peuples à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Grâce à un travail opiniâtre et à sa vive intelligence, Marjane Satrapi a su exprimer par l’image et le texte les aspirations profondes d’un peuple subissant l’une des pires dictatures. Si évoquer Hitler, c’est immédiatement penser au film de Chaplin Le Dictateur, le régime des mollahs restera indissociable du Persépolis de Marjane Satrapi.

Der Tod dieser großen im Exil lebenden Künstlerin erinnert uns daran, dass Despotien in erster Linie dazu führen, dass ihr Volk innerhalb und außerhalb des Landes leidet. Dank ihrer hartnäckigen Arbeit und ihrer scharfen Intelligenz konnte Marjane Satrapi durch Bild und Text die Sehnsucht eines Volkes ausdrücken, das unter einer der schlimmsten Diktaturen leidet. So wie es unmöglich ist, an Hitler zu denken, ohne Chaplins Film Der große Diktator vor Augen zu haben, bleibt das Regime der Mullahs untrennbar mit Marjane Satrapis Persepolis verbunden

René Mirabel n’est plus

Jacques Roux

René Mirabel vient de disparaître. Ceux qui le connaissent ne peuvent cacher leur chagrin. L’homme était riche de qualités dont tant d’autres sont avares : ouvert, empathique, généreux. La vie ne l’a pas épargné, mais il n’était pas de ceux qui se plaignent et il n’imposait jamais à qui l’approchait ses douleurs, ses peurs, ses doutes. Nous ne retrouverons pas cet homme-là sur notre chemin et il nous manquera tant que nous-mêmes saurons qui  nous sommes. Mais René Mirabel n’était pas seulement une belle personne, c’était un peintre. Le plus pur et le plus rare. Et ce peintre, plus le temps passera, et les hommes, plus il imposera sa présence, lumineuse. Son œuvre est de celles qui ne se discutent pas . Elle est.

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La philosophie sous ses masques

Jacques Roux

S’il est une discipline intellectuelle susceptible de se parer de tous les masques, c’est bien la philosophie. Pour les uns elle est une porte ouverte sur le savoir, la liberté, le bonheur même, pour les autres, aussi proches fussent-ils des précédents, ce n’est que poudre aux yeux, complexité prétentieuse. Nous sommes bien loin du consensus qui peut entourer les mathématiques par exemple. On les détestera, on s’insurgera contre la place prépondérante qu’elles prennent dans l’architecture des sciences comme dans notre quotidien, mais on ne discutera ni le sérieux de leurs méthodologies, ni la nécessité qui s’impose à nous de faire appel à elles en toutes circonstances. Étrange, quand on sait que les mathématiques étaient dans l’antiquité grecque partie intégrante de ce qu’on avait appris à nommer « philo_sophie » : l’amour (le besoin, le désir) du savoir et de la sagesse. « Que nul n’entre ici, s’il n’est géomètre » , maxime platonicienne révélatrice de ce que pouvait être son enseignement. Les principes et la nature des travaux mathématiques servent en effet de modèles et de règles impératives au développement de la réflexion. Et la géométrie, avec son lien à l’espace, symbolise en quelque sorte le déploiement, nécessairement logique, cohérent, et harmonieux, de toute pensée, qu’elle essaie de comprendre mieux le monde, la vie, ou de les régenter, par des impératifs moraux.
Nous sommes aujourd’hui bien loin de l’Académie de Platon ou du Lycée d’Aristote, mais malgré l’ambiguïté de son image publique, les rayons des libraires ne désemplissent pas de titres produits par des auteurs qui n’hésitent pas à se parer du titre de « philosophes » (y compris lorsqu’ils pérorent à la télévision, version actuelle des anciennes agora), et un peu partout naissent des réunions épisodiques, mensuelles, hebdomadaires, nommées « Ateliers philo ». Ce sont des signes ; même moquée, incomprise, la philosophie séduit encore. Cherchons ensemble à comprendre ce qui n’est, peut-être, qu’un paradoxe de surface.

le dernier soir d’avril j’ai planté mon laurier… et j’ai crevé mon tambour !

Michel Jolland

C’est le dernier soir d’avril. Comme le veut la tradition, les conscrits se retrouvent en fin de journée pour aller chanter le mai. Il faut se mettre d’accord sur l’itinéraire, de manière à n’oublier personne tout en économisant ses jambes. Tout à coup un formidable coup de clairon interrompt les discussions. C’est le Miche, un gars du village un peu trop jeune pour être de la classe. Mais tout le monde le connaît. Il est toujours prêt à donner un coup de main ou à rendre service, toujours partant pour un match de foot, une partie de pétanque ou de cartes. Quelques grincheux insinuent parfois qu’il a surtout l’art de se faire accepter dans des fêtes où il n’est pas convié… Et c’est exactement ce qui est en train de se produire.

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Flamenco en mots et en gestes – Un spectacle hybride entre émotion et explication

Michel Jolland

Ce 21 avril à Valence, dans le cadre du programme « À la découverte du flamenco – Festival Flamenco – la Movida », une conférence dansée était proposée au public. Deux voies d’accès à la connaissance du flamenco s’y entremêlaient : la danse elle-même, dans sa force expressive, et un accompagnement discursif destiné à éclairer et convaincre. Ce type de médiation hybride, désormais fréquent, interroge : relève-t-il d’un simple effet de mode ou traduit-il une évolution plus profonde de notre rapport à la culture ?

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Deux coprésidents pour l’Association Européenne Willi Münzenberg

Michel Jolland

Le 28 mars dernier, au cours de l’assemblée générale 2026, j’ai quitté la présidence de l’Association Européenne Willi Münzenberg (AEWM). Le passage de relais, unanimement approuvé par les membres, s’est opéré avec naturel et bienveillance. En effet, et c’est là un signe de vitalité, la relève était prête. La gouvernance de l’association évolue désormais vers un modèle de coprésidence, assurée conjointement par Bernhard H. Bayerlein, résidant à Cologne (Allemagne) et François Genton, demeurant à Moirans (France). Cette organisation reflète la dimension européenne de l’AEWM, elle vise également à renforcer la complémentarité entre ses deux ancrages historiques : Erfurt et la Thuringe, Montagne et le Dauphiné. Le Mas souhaite plein succès aux nouveaux dirigeants et publie avec plaisir le document par lequel ils se présentent à ses lecteurs.

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L’épicerie de ma Tante – Il était une fois… Ce qui ne sera plus

Jacques Roux

Il y a peu j’ai été contacté par la présidente d’une association mâconnaise rassemblant d’anciens élèves d’École Normale. Elle souhaitait, suite à une conversation à bâtons rompus que nous avions eue quelques mois auparavant, que j’écrive quelques lignes sur « l’épicerie de ma Tante ». Ma Tante : sœur aînée de ma Mère. Épicerie sise en plein cœur du bourg central du village de Saint-Vérand, Isère. Tous produits, jusqu’aux couronnes mortuaires ! Elle préparait avec ses partenaires un travail de fond sur les années 50 (je traduis pour la jeune génération : le milieu du XX° siècle). Le peu que j’avais conté sur ce lieu qui avait
enchanté mon enfance lui semblait symptomatique de l’ambiance de ces années-là. Cet article sur le Mas vient compléter le témoignage que je lui ai fourni.

Les grands parents devant la vitrine de l’épicerie en 1906

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Les métamorphoses du sacré politique entre 1790 et 1801 – De la liturgie politique à la réintégration stratégique du catholicisme (suite)

(2) La théophilanthropie : une religion républicaine rationalisée

Michel Jolland
Pour les Révolutionnaires, la Nation sacralisée (1) a le devoir d’organiser le bien-être de ses citoyens et de promouvoir l’intérêt public, en politique et dans l’administration comme dans la morale et la religion. Instaurés dans une volonté de régénération, le culte de la Raison et celui de l’Être suprême donnent lieu à de grandes fêtes patriotiques, mais leur dimension sacrée, liée essentiellement à la mobilisation et à l’émotion générées par de grandioses événements, n’aboutit pas à la mise en place d’institutions capables d’encadrer durablement la vie religieuse et morale. Après la chute de Robespierre, le Directoire se trouve confronté à la nécessité de stabiliser un espace religieux profondément bouleversé. C’est dans ce contexte que Louis-Marie de La Révellière-Lépeaux soutient la diffusion de la théophilanthropie et le culte décadaire (2). Le sacré passe de la liturgie politique événementielle à une religion civile et morale institutionnalisée.

Estampe : Louis-Marie de La Révellière-Lépeaux. H. Rousseau (dessin graphique), E. Thomas (graveur). Domaine public / Wikimedia commons AduC 204 La Réveillère-Lépaux (L.M., 1753-1824).JPG

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Des réseaux antifascistes de Münzenberg à l’espace public européen d’Habermas

Michel Jolland

Jürgen Habermas, philosophe allemand, est décédé le 14 mars 2026.  Le Mas tient à saluer les engagements et l’œuvre de celui qui a placé la communication au cœur du projet démocratique. Par sa théorie de l’agir communicationnel, il a en effet montré que la rationalité ne se réduit ni à l’efficacité ni à la domination, mais qu’elle trouve son accomplissement dans le dialogue, l’argumentation et la recherche d’un accord librement consenti. Habermas a par exemple toujours défendu l’idée d’une Europe fondée sur des valeurs partagées, une mémoire critique et une volonté de dialogue entre les peuples – et pas seulement sur l’intégration économique. Son engagement constant en faveur d’une conscience européenne postnationale demeure une référence essentielle. Sur un  site où Willi Münzenberg est souvent à l’honneur, la tentation est grande de rapprocher deux personnalités qui, à leur manière et dans des contextes bien différents, ont marqué leur temps.

(Photographie : Jürgen Habermas pendant un débat à l’École supérieure de philosophie ©: Wolfram Huke /Wikimedia Commons, http://wolframhuke.de)

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Les métamorphoses du sacré politique entre 1790 et 1801 – De la liturgie politique à la réintégration stratégique du catholicisme

Michel Jolland

« Liturgies patriotiques et mobilisation des populations », ce titre du chapitre 19 d’un ouvrage sur les années 1944-45 en Bretagne, en libre consultation sur Internet (1), pourrait à l’identique s’appliquer aux grandes fêtes révolutionnaires. Entre la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790 et le coup d’état du 18 brumaire (9 novembre 1799), ces cérémonies instaurent un ensemble codifié de rites civiques destinés à sacraliser la Nation et à remplacer, ou à tout le moins à concurrencer, la liturgie catholique traditionnelle. La Révolution française ne se contente pas de transformer les institutions politiques, elle reconfigure également le régime symbolique qui fonde la communauté des citoyens. En remplaçant la souveraineté monarchique de droit divin par la souveraineté nationale, elle déplace le lieu du sacré sans pour autant abolir la nécessité d’un principe de cohésion transcendant. Entre 1790 et 1801, plusieurs tentatives successives cherchent à résoudre cette question : la liturgie patriotique des fêtes révolutionnaires, la tentative d’institutionnalisation morale de la théophilanthropie, puis la recomposition concordataire opérée par Napoléon Bonaparte. Loin de constituer un simple processus de sécularisation, cette séquence révèle une expérimentation continue des formes de sacralité politique.

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