Jacques Roux
Aussi loin que je remonte dans mon passé, j’ai toujours entendu ma mère, au moment de prendre une décision collective ou de mettre en œuvre un processus délicat (« on mange quoi à midi ? » – « Qu’est-ce qu’on met dans ta valise pour la pension ? »), prononcer cette phrase clef : « Parlons peu, mais parlons bien : ». Même si je suis du genre à parler beaucoup et peu agir, je ne l’en ai pas moins intégrée à mon propre vocabulaire. Sans être un intellectuel de haut niveau, on comprend vite que notre langue est l’héritière de toute une histoire et qu’elle s’est nourrie de multiples influences, y compris étrangères. De même, il s’avère rapidement que son propre langage charrie en lui des héritages multiples, certains un peu plus prégnants que les autres. Je sais, pour ce qui me concerne, qu’un certain nombre de mes formules « toutes faites » et que la plupart des mots étranges qu’il m’a fallu expliquer à mon entourage après usage, venaient en droite ligne du village où j’ai vécu une partie de mon enfance, Saint-Vérand près de Saint-Marcellin (Isère). Et que toutes ces merveilles langagières étaient sorties de la bouche de ma Mère ! Pour moi, il ne fait aucun doute que le vocabulaire de ma Mère a constitué ma principale « voix » d’accès au parler ancien du village. Et, au-delà du village proprement dit, à cette portion de terre qui relevait de l’ancien Dauphiné dont les particularités et la richesse ont été si bien mis en valeur par l’écrivain Paul Berret. Il ne me semble pas incongru de partager avec les lecteurs du Mas du Barret un brin de promenade dans cet Eden encore préservé des préciosités prétentieuses des réseaux dits « sociaux » et des spectaculaires banalités générées par une prétendue « intelligence », artificielle.
Cette prise de conscience d’un « héritage langagier », vient de ce que, lorsque je parlais à ma fille, j’isolais les termes venus de sa grand-mère, trop particuliers pour qu’elle les utilise à l’école, en précisant « comme dirait Mamie ». Ainsi, lorsque le temps était à la pluie, avant les grandes ondées, quand seules quelques gouttes maussades viennent mouiller le sol, la Mamie disait qu’il « bavignassait ». Et ce verbe avait intégré notre vocabulaire familial. Dans une rédaction d’écolière, nul doute qu’il aurait été l’objet de questionnements du maître ! Pourtant ce verbe-là remplace avantageusement pleuviner, plus délicat cependant, ou pleuvasser qui adopte la même finale traînante. Tout est dans le « bavi », évidemment. Il permet de rendre compte de cette petite pluie fine et intermittente, peu abondante, baveuse donc, qui suffit pour faire luire le trottoir mais pas pour arroser le jardin : « ça a bavignassé toute la journée, sans même tremper les salades ». Certes, on est gêné lorsqu’il bavignasse, mais cela n’empêche pas d’aller faire ses courses : « je crois que je peux me « lancer » (autre convention langagière) : ça bavignasse, mais je ne pense pas que ça s’aggrave ». On peut s’agacer pourtant : « je n’ai pas pu étendre le linge et les gosses sont restés toute la journée à faire les zouaves à la maison, ça n’a pas arrêté de bavignasser ». Quand « ça bavignasse », les hommes fatigués ont un bon prétexte pour ne pas aller se casser les reins au jardin, et les demoiselles rêveuses peuvent s’abandonner à la mélancolie sans mauvaise conscience. De tous les mots que ma Mère m’a légués, bavignasser est sans doute mon préféré, peut-être parce qu’il condense le souvenir de ces après midi languissants, passés derrière la fenêtre à regarder le gris du ciel, auxquels j’associe une partie de mon enfance.

J’avoue ignorer s’il tire son origine d’un mot patois. Mais le parler de ma mère comportait nombre d’expressions que je n’ai pas retrouvées ailleurs, ils n’en étaient pas moins, pour la plupart (il y a des exceptions), parfaitement compréhensibles au village. Il est donc fort probable qu’elles étaient issues d’un fonds commun. Je crois aussi à la capacité populaire d’inventer, et d’accepter, les mots qui traduisent sa réalité par une sorte de bricolage qui pioche tout autant dans le patois, la langue « historique » du groupe, lorsqu’il a laissé des traces suffisamment vives, que dans la langue officielle, sans négliger le soutien d’onomatopées souvent réjouissantes. C’est le cas du verbe « débobiller » que je n’ai jamais entendu que dans la bouche de ma très sainte Tante. Version gentille de dégobiller qui lui-même adoucit le très rugueux dégueuler, il donne à un acte peu ragoûtant un charme à la fois suranné et enfantin, sans pour autant masquer l’image assez crue d’un déversement par hoquets, comme une bobine qu’on dévide. Il convient de préciser que ma Tante l’utilisait essentiellement à propos de ses chats : « elle a dû manger trop vite, ma Baguette a débobillé toute sa pâtée ». Si le poète a la prétention de jouer avec les potentialités infinies des mots, leurs sonorités, les images qui s’y rattachent, il faut bien admettre que la langue populaire est elle-même en ce sens éminemment poétique. Quelle invention délicieuse, entre autres, que « bricholer », terme que je qualifierais de « technique », grâce auquel on peut décrire à la fois un défaut affectant la capacité de verseuse d’une casserole et les conséquences de ce défaut ! Une casserole qui brichole est une calamité dans une maison : le café, le lait, ne coulent jamais où on le souhaiterait, quels que soient les efforts, l’attention portée. Ce constat ne doit pas empêcher d’admettre que la casserole qui brichole fait partie de l’arsenal de toute cuisine qui se respecte. Et, peut-être parce qu’on espère un jour vaincre le maléfice, elle est rarement mise hors service. Elle participe d’ailleurs aux échanges familiaux, donnant lieu à des avertissements affectueux : « sois prudente, tu as pris la casserole qui brichole ! », ou permettant de donner libre cours à un ressentiment qui la dépasse : « évidemment ! il a fallu que tu te serves de la casserole qui brichole ! ».

Si l’on y réfléchit avec le sérieux qu’exige la vie au long cours d’une maisonnée, les maladresses, les écarts, les petits ratés sont une composante obligée du quotidien. La casserole qui brichole permet au moins d’isoler une cause objective, indépendante des aptitudes ou du caractère, elle s’intègre en outre dans l’univers toujours plus ou moins bancal des objets usuels, la chaise qui boîte, la porte de placard qui ferme mal, les étagères qui plient. Le vocabulaire de la Mamie était riche en termes susceptibles de décrire cet état de déséquilibre qui, a posteriori, me semble caractériser le monde dans lequel nous vivions. Notre mobilier était un mobilier de fortune, récupération ou fabrication maison, et si ma mère veillait à ce que tout soit d’une propreté exemplaire, le chiffon, ou la « pattemouille », ne pouvaient rien contre l’usure, les barreaux de chaise qui se défilent, les pieds cassés du lit, les tringles à rideau qui s’effondrent : « ça part tout à la barantole ». La barantole est une sorte de constat joyeux de la révolte des objets contre un ordre préétabli, certes rassurant et confortable, mais quelque peu ennuyeux il faut bien l’admettre. Lorsque le père Banneton (chez nous, quand on évoquait une personne, tous les hommes se prénommaient « le père », et toutes les femmes « la mère » ; par contre lorsque deux hommes se rencontraient, ils s’interpellaient d’un « alors patron ? » qui ne devait rien à la position sociale. Le même « patron » servait aussi à définir le « maître » vis-à-vis d’un animal : « la Baguette, quand elle voit son patron, elle se met à ronronner ». Ainsi le « père » Banneton était-il un mauvais « patron » pour ses chiens, selon le jugement de ma Tante, amie indéfectible des animaux, parce qu’il les laissait « crever de faim » pour qu’ils soient meilleurs à la chasse ! Mais lorsque le père Banneton, qui était un homme adorable, nous laissait mon frère et moi monter dans son tombereau, de retour des champs, nous étions enchantés de « barantoler » d’un bord à l’autre avec les patates. Mieux que sur un manège, où la secousse et le vertige ont un caractère artificiel, nous étions rendus à l’état de poids morts, ballottés au gré des cailloux et des ornières dans cet habitacle de bois monté sur des roues cernées de métal. Nous en ressortions meurtris et excités comme si nous venions d’affronter une tempête marine dans une coque de noix.

Photo Noël Caillat
Tout ne barantole pas par nécessité intrinsèque, la volonté humaine a son mot à dire aussi. La recherche d’une chaussette perdue peut conduire le plus raisonnable des êtres à « tout mettre à la barantole dans son armoire »… Et lorsque au moment de ranger la vaisselle, pressés d’aller jouer, nous entassions les assiettes à la va comme je te pousse, ma mère s’inquiétait : « elles vont barantoler, et s’il y a de la casse vous mangerez dans vos chaussures ». Ce déséquilibre pouvait aussi bien concerner des choses que des êtres. Certain voisin un rien lunatique, peu assidu au travail ou peu fiable dans les arrangements (on échangeait volontiers un service contre un autre) était vite qualifié de « barantole » : « le Totor, tu peux jamais compter dessus, c’est une barantole ». Il n’était pas rare non plus qu’un couple se mette à « barantoler », si tant est qu’il n’ait pas été « à la barantole » dés sa constitution. Mais cela ne nous regarde pas auraient dit les Inconnus.
La barantole, qui vise tout ce qui part de travers, est sans doute parente du « guingois », partageant avec lui le charme des mots dont l’écriture et la sonorité recueillent quelque chose de la drôlerie de la situation qu’ils expriment. On peut en rapprocher « pendigoler », tout aussi imagé, qui correspond à « pendouiller », et évoque une idée d’abandon, de laissez aller, avec quelque chose de mou, comme un double menton ou une jupe mal taillée…Si la barantole traduit un état d’instabilité, la pendigole exprime plutôt la perception visuelle d’un accrochage défectueux : « t’as dû boutonner ta chemise de travers, y a un côté qui pendigole », d’un arrimage risqué : « le Totor, tu verrais son tas de bois pour l’hiver, ça pendigole de tous les côtés. Quand il va prendre un rondin, les autres vont lui tomber sur la tronche ». … L’une des conséquences de la pendigole, c’est la « baroulade » : les rondins du Totor, il est évident qu’à un moment ou un autre ils vont barouler. Barouler, c’est tomber en roulant, et pour nous, enfants, le verbe servait surtout à désigner le plus simple et le plus exaltant (le plus pratiqué sans doute aussi sur la planète des enfants) des jeux : il consistait à se placer en haut d’une butte, à se laisser choir et rouler jusqu’au bas en poussant des cris stridents. Nous avions un espace idéal pour ce type d’exercice juste au dessous du cimetière, tout près de la rivière qui traversait le village, la Cumane. « Tu viens à la Cumane, on va barouler ? » Il arrivait certains après midi d’été que Maman prépare le goûter et nous accompagne. Elle s’asseyait à l’ombre et profitait du calme pour repriser quelques vêtements déchirés qu’elle avait apportés dans son sac. Maman ne tricotait pas, le tricot était l’affaire de ma Tante. Ma Mère était couturière, elle avait longtemps travaillé dans un atelier et continuait à œuvrer à la maison : elle n’hésitait jamais à se lancer dans la confection d’un pantalon. Pendant ce temps nous pataugions pieds nus dans l’eau fraîche, construisant des barrages et nous arrosant. Après le goûter, interdiction de retourner à l’eau : ma Mère était persuadée que ce serait cause d’indigestion ou autre malaise. Nous entamions alors la série des baroulades en poussant selon la règle des cris de goret qu’on égorge. Maman soupirait parfois « heureusement que les morts sont sourds » sans se scandaliser outre mesure, les hauts murs du cimetière protégeant assez ses habitants.

A l’aller ou au retour nous passions rendre une petite visite à « nos » morts, Maman redressait un bouquet, jetait des fleurs abîmées, nous tournions ensuite avec elle près des tombes voisines ; nous connaissions comme s’il s’agissait de personnes du village déjà mille fois rencontrées les noms et les caractères de chacun des gisants : « c’est vrai qu’elle avait mauvais caractère la Mère Rochon, Maman ? » – « en tout cas elle ne t’aurait pas laissé cycler comme un dératé ! ».
« Cycler » pour ma Mère, c’était hurler. Un de ces mots dont j’ignore où elle pouvait les pêcher. Pour tout ce qui concerne la parole, son usage, les voix, elle avait un catalogue de vocables dont certains venaient du patois, c’est certain, comme « barjacquer » (parler à tort et à travers, ou de manière incessante, ou incompréhensible – équivalent, selon le contexte, de logorrhée, de charabia ou de bavardage inepte) et d’autres d’un ailleurs qui lui était propre. Ainsi, lorsqu’elle entendait quelqu’un crier près d’elle, ou une chanteuse d’opéra à la radio, s’exclamait-elle : « oh la ! la ! quelle raille ! », en faisant mine de se boucher les oreilles des deux mains. Elle n’aimait pas les voix d’opéra qui lui paraissaient artificielles, préférant de beaucoup le velouté des ténors d’opérette « mon Luis (Mariano), au moins on comprend ce qu’il raconte ! ». Edith Piaf et les chanteuses dites populaires, comme Berthe Sylva, n’avaient pas non plus sa faveur : « elles ont la voix poisse ». Je suppose que par le biais de cet adjectif elle dénonçait ce qu’elle considérait comme de la vulgarité, pareilles voix ne méritant pas selon elle de passer à la radio. Mais le mot, au-delà du sens qu’elle pouvait lui affecter, dépassait le simple refus et isolait ce qui donne à ces voix chargées de passions ravageuses, travaillées par l’alcool, le tabac et les nuits blanches, ces voix de bas fonds et de rues sordides, le charme qui nous les fait apprécier. Dans « poisse » traînent les relents de misère et de détresse qui collent à la peau, alourdissent et encrassent. Sans doute, aurait-elle jugé de la même manière la voix rauque d’une Amy Winnehouse, tant pour la plainte mauve et lasse qui s’en exhale, que parce qu’elle était le reflet d’une vie à la dérive. La Mamie ne savait pas qu’elle comprenait une poésie qu’elle ne pouvait aimer. Paradoxalement, elle recevait avec plus de complaisance des voix comme celle de Louis Armstrong, même s’il lui arrivait de remarquer qu’il chantait comme un « cochon qu’on saigne », John Lee Hooker ou Ray Charles, qui ne correspondaient en rien à ses canons de beauté. Je suppose que les avoir découvertes à travers moi l’inclinait à l’indulgence. La même indulgence dont elle fit preuve à l’égard de Brassens, Aznavour, Ferré, Gainsbourg… Pour Brassens, il lui arrivait d’éprouver quelque gêne à l’écoute de certains couplets un rien trop verts pour sa pudeur. A l’occasion d’un de mes retours du pensionnat, elle m’annonça que « mon » Brassens en avait « encore sorti une » qui n’était « pas piquée des vers ». Je n’ai pu lui en faire dire plus. Je découvris plus tard que c’était la chanson où il avouait que s’il bandait « en pensant à Fernande », ce n’était pas le cas pour « Lulu »… Ma Mère se prénommait Lucienne, et le refrain tombait doublement mal.
La promenade pourrait se prolonger. Nous n’échappons pas en effet à une forme de mémoire souterraine, qui se plie à nos exigences et se tait complaisamment pour nous laisser vagabonder, mais profite du moindre accroc, du plus petit des creux dans nos savants dispositifs, pour glisser ses poussières sous nos portes et agiter sous nos lèvres des lèvres mortes, dont les mots vivent encore. Parce que certains de ces mots là, aussi décalés soient-ils par rapport à notre existence, conservent tout leur pouvoir d’évocation. Comme il nous arrive d’être fascinés par certaines créations d’art populaire, nous pouvons déceler en eux une capacité d’invention dont la liberté n’est freinée par aucun tabou, ne s’abrite derrière aucune école, ne doit lutter contre aucune influence pour s’exprimer. Les langues permettent lorsqu’on les étudie assez finement d’approcher la psychologie des peuples qui les ont portées, à travers ces parlers locaux, dont celui de ma Mère était une trace, c’est la pâte même d’un temps disparu que nous atteignons, au cœur duquel nous voyons se mettre en œuvre, en un mouvant édifice, la malice, les craintes, les croyances, la vie de ceux dont nous sommes issus. Nous sommes quasiment au contact, lorsque ce parler vient se couler dans le nôtre, de ce qui fait le miracle des langages humains : une créativité infinie, des glissements, des ajouts, des bricolages qui peu à peu constituent les corpus à l’apparence figée dans lesquels nous baignons. Il nous faut admettre qu’une partie de notre dictionnaire, la plus intime sans doute, et la plus charnue, ne s’est pas nourrie dans la lecture, n’est pas née à l’école, n’a pas grandi sous la férule des maîtres : c’est le temps qui l’a façonnée, toute frémissante encore des voix qui l’ont déversée en nous avant de se taire.
Dernière modification : 20 juillet 2026
Auteur : Jacques Roux
Éditeur : Michel Jolland
© Le Mas du Barret