Le mas du Barret

le dernier soir d’avril j’ai planté mon laurier… et j’ai crevé mon tambour !

Michel Jolland

C’est le dernier soir d’avril. Comme le veut la tradition, les conscrits, une douzaine de garçons et trois ou quatre filles, se retrouvent en fin de journée pour aller chanter le mai. Il faut se mettre d’accord sur l’itinéraire, de manière à n’oublier personne tout en économisant ses jambes. Tout à coup un formidable coup de clairon interrompt les discussions. C’est le Miche, un gars du village un peu trop jeune pour être de la classe. Mais tout le monde le connaît. Il est toujours prêt à donner un coup de main ou à rendre service, toujours partant pour un match de foot, une partie de pétanque ou de cartes. Quelques grincheux insinuent parfois qu’il a surtout l’art de se faire accepter dans des fêtes où il n’est pas convié… Et c’est exactement ce qui est en train de se produire.

Le Miche remarque quelques regards obliques et il prend les devants. Avant que l’un ou l’autre des conscrits ne réagisse, il tire de son clairon un air de bandas digne des meilleures férias. La cause est entendue : il sera de la partie ce soir. « Ce clairon, annonce-t-il fièrement, est celui de mon oncle, du temps où il était à la Jeanne d’Arc (1). Je sais où se trouvent les autres instruments, et si on allait voir si on peut en récupérer un ? ».

Sitôt dit, sitôt fait, On se rend chez une vieille dame qui, on ne sait trop pourquoi, possède les reliques de la Jeanna d’Arc. Le grenier est rempli d’objets hétéroclites et de vestiges de la fanfare. La plupart des tambours sont éventrés. Par bonheur, il en reste un qui semble encore en état. La propriétaire accepte volontiers de le prêter aux conscrits.

Le moment venu, la troupe se met en route. On a sorti des vêtements chauds et des couvre-chefs car la nuit sera fraîche. Et l’on a confié aux plus sérieux les indispensables paniers destinés à recueillir les œufs. C’est la tradition, au village et dans les alentours : le dernier soir d’avril, les conscrits parcourent la campagne, chantent sous les fenêtres et récoltent des œufs. En début de soirée, les habitants ouvrent leur porte et offrent à boire, un canon de vin de la treille, ou une gorgée de gnole. Plus tard, on trouve les œufs déposés bien en évidence devant les maisons. Il arrive même que certains les fassent glisser dans un petit panier depuis la fenêtre. du premier étage

Ne pas récompenser l’aubade des conscrit expose à quelques menus désagréments : brouette ou charrette retournée, objets ou outils déplacés… Rien de bien méchant en général. Mais on se souvient encore, au village, d’une charrue hissée au sommet d’un noyer, ou de la faux du « pape » » » mise hors d’usage. Cette fois-là, le garde champêtre était intervenu et les conscrits avaient dû se cotiser pour remplacer la faux. .Finalement le « pape » avait fait une bonne affaire. Il avait récupéré un outil tout neuf à la place de sa vieille faux au manche rafistolé avec du fil de fer. Revenons à nos conscrits. Il est maintenant trois heures du matin, la fatigue commence à se faire sentir, les voix sont éraillées et ce qui devait arriver est arrivé : le tambour est éventré. Heureusement, les paniers sont pleins. Il a même fallu s’en faire prêter un pour finir la tournée.

Enfin, on arrive à la dernière maison, celle d’une conscrite qui a prévu d’y faire l’omelette. Comme il se doit, ce rituel va clore l’aventure. Avec le peu de voix qu’il leur reste, les conscrits entonnent encore fois la chanson de circonstance :

« le dernier soir d’avril, j’ai planté mon laurier… »

L’omelette est délicieuse. La dégustation est accompagnée de chuchotements, de va-et-vient et de regards entendus. Chacun s’efforce de glisser discrètement une pièce de cent francs sous son assiette pour remercier les hôtes.

Après une très courte nuit, il faut songer à rendre le tambour. Tant bien que mal on camoufle la déchirure, puis, le Miche et un des conscrits se présentent chez la vieille dame. Ils sont dans leurs petits souliers. et bafouillent quelques mots d’excuse en restituant le fameux tambour.

Ils seront gentiment pardonnés : « Je vois que vous avez fait de votre mieux pour réparer ce tambour… Vous êtes de braves petits »

Vous l’avez deviné, le conscrit c(était moi.

Pour écouter la chanson de mai, appuyez sur la flèche