Le mas du Barret

Paul Berret, le retour

J’aimerais d’abord justifier, brièvement, ma présence en ces pages. Internet, de mon temps, n’existait pas. Eut-il été à ma disposition, soyez-en certains, je me serais jeté dessus. J’ai adoré tout les outils nouveaux que mon époque mit à ma disposition, les moyens de transport, bien sûr, je pense en particulier à ma bicyclette que mon dévoué Henri préparait pour moi avec un soin quasi filial, mais aussi à cette merveille des merveilles, la photographie. J’en reparlerai si Le Mas du Barret m’ouvre une seconde fois sa porte : entre les vifs et les morts la communication est parfois délicate. Il faut préciser qu’il y a quelques années, flottant entre deux rives, (chez moi on disait « dans les brouillards de l’Isère »), je vis mon nom sortir de la nuit : un certain « Jardin des Ombres » m’avait pris sous son aile et s’attachait à faire revivre ma parole. Diable me dis-je, mais je n’ai besoin de personne ! Jardin des Ombres, je ne saurais en dire plus, n’a pas d’égo, non seulement il comprit mon désir mais, mieux encore, il lui donna la possibilité de se mettre à l’œuvre. A côté de son propre « livre visage » il en créa un qui portait mon nom. Et moi, qui n’ai plus de visage depuis longtemps, on s’en doute, je pus en habiter un tout neuf, virtuel, lumineux, ouvert à tous. Hélas, Jardin des Ombres n’est plus. Mais notre complicité ne s’est pas éteinte pour autant, et c’est ici qu’elle nous conduisit, sous la grande voute étoilée, au Barret, à quelques kilomètres de ma maison… Enfin, « ma » maison, je me comprends : celle que j’habitais les dernières années de mon règne terrestre. D’autres y vivent désormais, et jamais mes mannes ne se permirent de mettre les pieds chez eux, je puis le certifier.

Mes amis, mes collègues de travail, mes éditeurs, la plupart des personnes que j’ai fréquentées au cours de mon existence parisienne m’ont souvent posé la question : « mais pourquoi donc t’obstines-tu à te perdre dans ce trou, là-bas ? ». Ce n’était pas vraiment une question d’ailleurs, plutôt une exclamation, signe d’une incompréhension manifeste. Je ne répondais pas. Ma réponse, elle était dans le billet de chemin de fer que je réservais régulièrement pour, via Lyon et Valence, me retrouver dans ma chère petite gare de Saint-Marcellin, à moins d’une demi-heure de ma maison, cachée au détour d’un coteau, entre verdure et verdure… « Mon » Vernas. Oui, je venais me « perdre » ici, parce qu’ici je me retrouvais. Ici je retrouvais les odeurs de mon enfance, la familiarité d’une vieille bâtisse dont tous les recoins m’étaient connus, sans même évoquer, mais cela ne se dit pas, les souvenirs des mes Disparus.

A Saint-Marcellin je venais souvent (à Saint-Vérand on disait « descendre à Saint-Marcellin », mais a contrario « monter à Varacieux » ; Dieu ! que je j’aime ces naïves formules langagières : elles vous installent chez vous, dans votre nid, au creux du monde) retrouver des amis, partager avec eux la banquette d’un café, jouer aux cartes, discuter entre hommes, aussi. La famille, pour moi, a toujours été importante, mais en ce domaine hélas la vie souvent m’a joué de mauvais tours. C’est oublié, désormais : nous sommes tous, mes morts d’alors et moi-même, sortis du temps et rien ne pourra plus nous séparer. Oui, la famille comptait beaucoup, et j’en dirais autant de l’amitié : je lui ai consacré une part non négligeable de mon existence. Moins sans doute qu’à mon travail intellectuel, à mes livres, cela c’était ma raison d’être. Saint-Vérand sur ce plan-là aura joué un rôle capital : je trouvais ici, quand je le jugeais nécessaire, le calme, l’isolement, propices à la réflexion et à cet exercice dont peu de personnes mesurent l’extrême complexité : l’écriture.

Ne pensez pas que je jouais les hobereaux et que les gens du pays s’écartaient sur mon passage avec respect. Ils ne m’aimaient pas, je le crois sincèrement. Pour eux j’étais un étranger. Venu d’un autre monde, un « parisien », pour tout dire. Intellectuel de surcroit ! Ce qui n’est jamais une qualité pour des êtres qui travaillent, durement, avec leurs bras, leurs mains, tout le corps. Mes mains entre autres n’avaient pas l’aspect rugueux des leurs ni leur puissance charnue. Des mains de femme devaient-ils ricaner. Cela ne me choque pas : chacun juge l’autre à l’aune de son propre univers. Là où la force physique est impérative quel sens peut bien avoir celle de l’esprit ? Je me souviens d’un paysan de mes voisins qui s’était étranglé de rire quand je lui avais dit que « mes mains n’étaient pas intelligentes » ! Comme si les mains pouvaient avoir besoin de quelque intelligence : elles avaient à obéir aux injonctions de la tâche, un point c’est tout. Des mains inintelligentes !!!! Une excuse de paresseux ! Il se plaisait en ma présence à rappeler l’anecdote, toujours s’étouffant de rire. Heureux homme, qui ignorait combien de générations avant lui avaient façonné le prodigieux outil qu’il avait appris de son père à si bien manier.

J’avais aussi ce défaut majeur de ne pas fréquenter l’église. Je dois confier cependant que je m’y suis résolu, sur ma fin. Le curé du lieu m’avait habilement fait entrer dans son cercle et avait mis au service de ses publications les quelques compétences que ma vieillesse et la maladie n’avaient pas réussi à détruire. Mais, que ce soit dit, je ne suis pas de ceux qui « croient », je n’ai pas l’âme mystique. Je suis rêveur, certes, méditatif, et je sais mettre mon imaginaire au service de mes recherches, historiques en particulier… Mais le mystère de la foi, non, ce n’était pas mon truc. Pour tout dire, les « bondieuseries », comme on disait alors, me laissaient froid. Le petit Jésus, la sainte Vierge, je comprenais fort bien qu’ils puissent susciter chez les plus naïfs, les moins instruits d’entre nous, la conviction qu’une autre dimension était possible, avec en son sein des êtres puissants, généreux, désireux de protéger l’humanité. Chez moi ça ne « marchait » pas. En ces temps-là, être « libre penseur » à la campagne, c’était mal vu. Il semblerait qu’au-delà de la vie terrestre ce soit plutôt le contraire : ne subsiste, de chacun, que ce qui l’arrachait à la gangue terrestre. Autrement dit l’esprit. Or, pour la plupart, la flamme tient plutôt de la bougie vacillante… Mais je me suis promis de ne pas cafarder : je n’en dirai pas plus sur « l’après ».

Qu’importent les moqueries et, plus généralement, la froideur un rien agressive, eux, ces gens du pays, paysans au sens le plus noble et le plus précis du mot, me plaisaient. M’impressionnait leur rugueuse simplicité. Me fascinait leur finesse un tantinet pataude, mais têtue, lorsqu’il fallait « négocier » avec eux, pour un bout de terrain, le partage d’une récolte. Qu’on ne suppose pas, non, que je faisais montre de quelque mépris. Je respectais ces hommes, tout au contraire. Et si parfois nos échanges étaient aigres-doux je n’en conservais pas moins précieusement le souvenir de leurs arguments, leurs mots, et des stratégies madrées qu’ils étaient capables de mettre en œuvre. Avec ces êtres-là je savais plonger jusqu’aux racines de notre histoire. En eux, la vieille langue et les vieux usages s’étaient perpétués sans guère se modifier. Ils n’auraient pas aimé l’idée, il va de soi, mais j’avais l’impression auprès d’eux d’être plongé dans un livre d’images anciennes, une fantasmagorie drue, à la fois agitée et paisible, une sorte d’enclave figée dans le temps et l’espace… Et quel décor ! Ce tout petit village éclaté dans l’espace ! Cette confusion de lignes et de couleurs, la barrière narquoise du Vercors, hautaine et familière, riche en ses failles de tant de vestiges, et ces bleus, ces verts, aux modulations infimes et infinies… Oh ! Si le Mas me le permet, j’y reviendrai : toute l’éternité qui m’est promise, comme il sied à ceux qui ont quitté le monde, ne permettra pas au bonheur que je ressens à le contempler de s’épuiser.

pcc Jacques Roux