Le mas du Barret

JOURNEE FRANCO-ALLEMANDE « MONTAGNE 2026 » – UN TEMOIN RACONTE

Michel Jolland

Willi Münzenberg, les résistances et l’idée européenne 

La journée franco-allemande organisée le 3 octobre 2026 à Montagne par l’Association Européenne Willi Münzenberg (AEWM) a réuni un public nombreux dans la salle des fêtes de la commune. Placée sous le signe de la mémoire, de l’histoire et de la réflexion européenne, cette rencontre avait pour ambition de mettre en perspective l’héritage intellectuel et politique de Willi Münzenberg avec les interrogations auxquelles l’Europe contemporaine se trouve confrontée.

En ouverture, François Genton, co-président de l’AEWM, a chaleureusement remercié madame Corinne Mandier, maire de Montagne, pour l’accueil réservé à cette manifestation et pour le soutien constant apporté par la commune aux initiatives destinées à préserver et à faire connaître la mémoire de Willi Münzenberg. La présence de sa tombe dans le cimetière communal confère en effet à Montagne une place singulière dans l’histoire de cet opposant allemand au nazisme et au stalinisme, retrouvé mort sur le territoire de la commune en octobre 1940.

François Genton présente les deux conférenciers : Bernhard H. Bayerlein et Henri Oberdorff. L’image de gauche reproduit la page de garde du livre de Bernhard .H. Bayerlein, celle de droite propose une photographie de Münzenberg, mise en avant lors du premier Congrès International Münzenberg, à Berlin en 2015 (photo René Guigard)

Willi Münzenberg et l’émergence d’un horizon européen

Bernhard H. Bayerlein, chercheur honoraire de l’université de Bochum, spécialiste de l’histoire du communisme international et co-président de l’AEWM, a consacré son intervention à l’évolution politique de Münzenberg au cours des dernières années de sa vie. Ses recherches, prolongées par un ouvrage publié en 2026, mettent notamment en évidence le tournant démocratique et européen de sa pensée à la veille de la Seconde Guerre mondiale.

Bernhard H. Bayerlein pendant son exposé (photo René Guigard)

Longtemps engagé dans le mouvement communiste international, Münzenberg fut un internationaliste résolument hostile aux nationalismes. Mais son itinéraire politique ne saurait être réduit à cette première période de son engagement. Sa rupture progressive avec le stalinisme, parallèlement à son combat contre le nazisme et le fascisme, le conduisit à rechercher de nouvelles formes d’action politique et de solidarité internationale.

Dans ce contexte, la publication du journal Die Zukunft (L’avenir) et la constitution d’une Union franco-allemande apparaissent comme des initiatives particulièrement significatives. Alors que l’Europe s’enfonçait dans la guerre, Münzenberg cherchait à maintenir des relations entre démocrates allemands en exil et personnalités françaises convaincues de la nécessité d’une coopération entre les peuples. Cette démarche permet de discerner, dans les dernières années de son parcours, l’esquisse d’un horizon politique fondé sur le rapprochement franco-allemand et sur une conception démocratique de l’Europe.

Bernhard H. Bayerlein a également présenté des recherches récentes concernant les réseaux de solidarité constitués autour de Münzenberg et de personnalités françaises telles que Pierre Viénot, Jean Giraudoux, Louise Weiss, Marius Moutet ou Georges Duhamel. Ces travaux mettent en lumière l’étendue de réseaux dont certaines ramifications atteignirent l’Isère, la Drôme et, plus largement, l’actuelle région Auvergne-Rhône-Alpes. L’histoire internationale de Münzenberg rencontre ainsi une histoire territoriale qui reste encore, pour une part, à explorer.

L’Union européenne face aux défis contemporains

La seconde intervention, confiée à Henri Oberdorff, professeur honoraire et ancien directeur de l’Institut d’études politiques de Grenoble, a permis d’élargir la réflexion à la situation présente de l’Union européenne.

Sans établir de parallèle mécanique entre les années 1930 et notre époque, son analyse a souligné certaines interrogations communes : fragilité des équilibres internationaux, affirmation de puissances autoritaires, retour de la guerre sur le continent européen et nécessité, pour les démocraties européennes, de définir les moyens de leur autonomie et de leur défense.

Henri Obendorff pendant son exposé (photo René Guigard)

L’Union européenne doit aujourd’hui composer avec la guerre provoquée par la Russie à l’est du continent, mais également avec les rapports de puissance économiques, financiers et stratégiques qu’entretiennent avec elle les États-Unis et la Chine. Dans cet environnement international profondément transformé, la question de la capacité politique de l’Europe acquiert une importance renouvelée.

S’appuyant sur plusieurs travaux récents, Henri Oberdorff a cependant défendu un optimisme mesuré. Au-delà des crises successives et des divergences entre États membres, se construirait progressivement une conscience européenne plus affirmée. L’idée d’une « nation européenne », entendue non comme l’effacement des nations historiques mais comme l’émergence d’une communauté politique fondée sur des valeurs et des intérêts partagés, permet ainsi d’interroger les transformations contemporaines du sentiment d’appartenance à l’Europe.

Cette réflexion faisait directement écho à l’itinéraire de Münzenberg : dans des circonstances historiques certes radicalement différentes, la question demeure celle de la capacité des Européens à opposer aux nationalismes, aux dictatures et aux régimes autoritaires un espace politique commun fondé sur la démocratie et la coopération entre les peuples.

De la réflexion historique au travail de mémoire

La rencontre s’est ensuite poursuivie au cimetière de Montagne. Magali Teyzier, guide-conférencière bien connue dans la région, a d’abord donné lecture d’un texte d’Oscar Copp, petit-neveu de Willi Münzenberg. Un dépôt de fleurs sur la tombe de ce dernier a associé le travail historique conduit au cours de la journée à un geste de mémoire.

Avant le départ pour le cimetière, Magali Teyzier, guide-conférencière et Corinne Mandier, maire de Montagne, présentent les fleurs rouges, couleur préférée de Münzenberg, qui seront déposées sur la tombe (photo René Guigard)

En présence de la famille Barret, Magali Teyzier a ensuite évoqué le parcours de Maurice Barret, résistant dont la tombe se trouve à proximité immédiate de celle de Münzenberg. Cette proximité donne aujourd’hui une résonance particulière à deux itinéraires très différents, mais inscrits l’un et l’autre dans l’histoire européenne de la lutte contre le nazisme.

Magali Teyzier évoque le parcours de Maurice Barret (photo René Guigard)

Maurice Barret avait conservé, comme souvenir de sa campagne du Vercors, un objet ayant appartenu à un soldat allemand. Sa famille souhaite désormais que cet objet puisse devenir le support d’une réflexion dépassant sa seule valeur de souvenir individuel : elle se propose d’en faire le vecteur d’un message fort de réconciliation et de Paix. La famille a ainsi sollicité l’AEWM afin qu’une réflexion soit engagée sur le lieu et les conditions les plus appropriés pour sa conservation et sa présentation.

Au premier plan : trois représentantes de la famille de Maurice Barret (photo René Guigard)

Cette démarche rappelle combien les objets, les lieux et les trajectoires individuelles peuvent contribuer à une histoire européenne partagée. Le travail de mémoire ne consiste pas seulement à préserver les traces du passé : il conduit également à les interroger et à leur donner sens au regard des générations présentes.

Une mémoire locale ouverte sur l’Europe

La journée s’est achevée vers 17 heures dans la salle des fêtes de Montagne par un moment convivial, prolongeant les interventions par de nombreux échanges entre participants.

Par la diversité des approches proposées, cette rencontre a montré la fécondité du dialogue entre histoire, mémoire et réflexion civique. La destinée de Willi Münzenberg, internationaliste allemand devenu adversaire à la fois du nazisme et du stalinisme, appartient pleinement à l’histoire tragique du XXe siècle. Mais elle permet également d’interroger les conditions dans lesquelles des solidarités transnationales ont pu se construire au cœur même des affrontements idéologiques et politiques de l’époque.

À cet égard, Montagne occupe une position particulière. Lieu où s’acheva en 1940 le parcours de Münzenberg, la commune devient progressivement un lieu de mémoire à partir duquel peuvent être explorés des réseaux, des engagements et des résistances qui dépassent très largement le cadre local.

Plaque datée 14 août 2014, hommage de diverses organisations allemandes, et notamment le Forum Münzenberg de Berlin, soutien financier de premier plan pour la rénovation de la tombe en 2022 (photo Michel Jolland)

La journée du 3 octobre aura ainsi permis de rappeler que l’étude de Willi Münzenberg ne relève pas seulement de la connaissance d’une personnalité historique. Elle ouvre plus largement sur une interrogation toujours actuelle : celle de la construction d’un espace européen capable de faire vivre, au-delà des frontières nationales, les principes démocratiques, les libertés et la solidarité entre les peuples.

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Éditeur : Michel Jolland

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