Humaine parole*
Jacques Roux
* Le sous titre est un souvenir du ‘Human nature’ chanté par M Jackson et mille fois repensé par Miles Davis.
S’il est une discipline intellectuelle susceptible de se parer de tous les masques, c’est bien la philosophie. Pour les uns elle est une porte ouverte sur le savoir, la liberté, le bonheur même, pour les autres, aussi proches fussent-ils des précédents, ce n’est que poudre aux yeux, complexité prétentieuse. Nous sommes bien loin du consensus qui peut entourer les mathématiques par exemple. On les détestera, on s’insurgera contre la place prépondérante qu’elles prennent dans l’architecture des sciences comme dans notre quotidien, mais on ne discutera ni le sérieux de leurs méthodologies, ni la nécessité qui s’impose à nous de faire appel à elles en toutes circonstances. Étrange, quand on sait que les mathématiques étaient dans l’antiquité grecque partie intégrante de ce qu’on avait appris à nommer « philo_sophie » : l’amour (le besoin, le désir) du savoir et de la sagesse. « Que nul n’entre ici, s’il n’est géomètre » , maxime platonicienne révélatrice de ce que pouvait être son enseignement. Les principes et la nature des travaux mathématiques servent en effet de modèles et de règles impératives au développement de la réflexion. Et la géométrie, avec son lien à l’espace, symbolise en quelque sorte le déploiement, nécessairement logique, cohérent, et harmonieux, de toute pensée, qu’elle essaie de comprendre mieux le monde, la vie, ou de les régenter, par des impératifs moraux.
Nous sommes aujourd’hui bien loin de l’Académie de Platon ou du Lycée d’Aristote, mais malgré l’ambiguïté de son image publique, les rayons des libraires ne désemplissent pas de titres produits par des auteurs qui n’hésitent pas à se parer du titre de « philosophes » (y compris lorsqu’ils pérorent à la télévision, version actuelle des anciennes agora), et un peu partout naissent des réunions épisodiques, mensuelles, hebdomadaires, nommées « Ateliers philo ». Ce sont des signes ; même moquée, incomprise, la philosophie séduit encore. Cherchons ensemble à comprendre ce qui n’est, peut-être, qu’un paradoxe de surface. <
« Paludes » et ce qui s’ensuit
« Quand un philosophe vous répond, on ne comprend plus du tout ce qu’on lui avait demandé ». Ainsi André Gide fait-il parler son Narrateur de « Paludes ». Petite vacherie qui enchante d’anciens lycéens gardant de mauvais souvenirs de leur année de Terminale. Je m’étais amusé à la glisser dans l’oreille d’un de mes collègues (dans une de mes vies, j’ai été prof de philo) qui ne cessait de plaisanter lourdement sur ce qu’il nommait « les spécialistes du baratin ». « Au moins, lui avais-je dit, gentiment bien sûr, tu auras quelque chose de drôle à dire ». Mais il ne comprit pas vraiment car il était de ceux qui ne posaient jamais de questions. Parce qu’il était sûr de lui, de ses connaissances, de ses choix et des raisons qui lui faisaient mépriser la philosophie. Or, c’est tout l’intérêt de cette boutade gidienne, elle renverse la critique qu’elle semble énoncer : la réponse du questionné perturbe le questionneur parce qu’elle lui fait prendre conscience de la complexité potentielle d’un questionnement qui pour lui était à sens unique. « Tu le trouves beau ce tableau !? » demande-t-on avec une ironie qui dévoile notre propre sentiment au voisin philosophe. « Tout dépend de ce que tu entends par beau » va-t-il commencer par nous répondre, après un temps de réflexion. « Si beau, pour toi, c’est quelque chose de ‘joli’, qui te fait plaisir, comme l’illustration du calendrier que tu as demandé à ton facteur, ou si beau pour toi cela relève d’une évidence, une sorte de jugement consensuel auquel il est logique de se conformer, comme lorsqu’on évoque un ‘beau paysage’, à voir impérativement, si on visite telle région, tel pays, ces deux approches peuvent se discuter. Tu dois bien admettre que ce qui est ‘joli’ pour toi ne l’est certainement pas pour tous, d’où la variété des modèles (formes, couleurs), pour le moindre objet proposé dans le commerce. Et quant aux ‘beaux paysages’, tu auras toujours quelqu’un à côté de toi pour estimer que c’est « à vomir, de la guimauve pour touristes ». Type de critique qui -entre parenthèses- vaut pour ’un beau film’, un spectacle, une ‘belle’ personne… « Admettons, premier cas de figure, que tu sous entendais que ‘le beau c’est le joli’. Il faudrait alors que tu précises ce que tu entends précisément par ‘joli’ ? Parce que tu n’es pas de ceux qui hésiteraient à déclamer que le gouvernement a créé une ‘jolie panique’ en prenant telle ou telle décision. Parce qu’alors, avec le même mot désignant a priori la même idée, tu évoques quelque chose de perturbant, à la limite de ‘vilain’. Peut-être devrais-je, justement, supposer que c’était là ce que tu voulais me donner à comprendre ? Que le tableau en question n’était pas assez, à ton goût, perturbant, accrocheur, coup de poing ? Parce que le ‘beau’ pour toi, ce pourrait être le ‘fort’, le ‘but’ ou ‘brutal’ ! Hard rock et compagnie… ».
Discours inévitablement accompagné d’un questionnement sur la notion de ‘goût’ et donc la justification du ‘bon goût’. Voire sur les ‘compétences’ traditionnellement sollicitées lorsqu’on parle de ‘beau’ en art, sinon en tout autre domaine, compétences rassemblées chez des ‘experts’, des ‘spécialistes’, des amateurs ‘de haut vol’. Dont il faut dans ce cas interroger la justification : d’où viendraient ces ‘compétences’ ? D’une formation ? Dispensée où, par qui, basée sur quels critères ? La petite question, éventuellement naïve, possiblement un tantinet agressive, débouche sur un océan inattendu d’autres questions… qui la mettent elle-même « à la question ».
L’étonnement, le doute et la claudication
S’il existe un mode d’organisation de la pensée (et à travers elle la mise en place d’un système de vie conforme à certains principes) appelé « philosophie », c’est bien dans cet océan qu’il faut en chercher l’origine. La philosophie naît, ne peut naître, que d’un questionnement. C’est à dire la non acceptation de ce qui peut ou veut apparaître comme « évidence ». On pourrait, dans cette « non acceptation », voir un refus. Mais le refus a quelque chose de tranchant et sous entend un point fort sur lequel il s’appuie. Point fort qui dès lors mérite lui aussi d’être tiré au clair, questionné. Il convient donc, plutôt qu’un refus, de postuler ici une sorte de surprise déconcertée : « quoi ? Ce serait donc ça, le vrai ? Ou le juste ? le beau… ??? Mais pourquoi ? » Autrement dit, le questionnement philosophique relèverait de « l’étonnement », ce que montre fort simplement et justement Jeanne Hersch dans son livre « L’étonnement philosophique ». Lequel ouvrage ne se suffit pas d’une formulation à l’emporte pièce mais explore l’œuvre des plus réputés des philosophes pour en montrer la pertinence. L’étonnement philosophique c’est, transplanté dans le le monde des idées et des valeurs, le « pourquoi ? » à répétition des jeunes enfants. Pourquoi la nuit, le jour, pourquoi la vie, la mort. Pourquoi ? Pour quoi ?
L’étonnement peut être rationalisé, ce que fit Descartes on le sait bien. Chez lui, l’étonnement se mue en doute. Ce qui sous entend une sorte d’approfondissement de la curiosité, de la surprise. On dépasse la spontanéité enfantine, on l’instrumentalise, volontairement. Notre existence est-elle certaine, assurée ? Vous le croyez ? Pourtant, dans vos rêves, vous croyez également à la réalité d’une personne que vous pensez être, et qui pourtant ne vit pas votre vie ?! Descartes repartira du constat minimum (qu’on lui contestera d’ailleurs!) : « je pense »… Si je pense, estime-t-il, c’est donc que « je suis ». « Qui » suis-je ? il va de soi, « je » n’en sais rien, mais c’est une autre affaire. Retenons simplement que Descartes a cherché à établir un point à partir duquel il pourrait reconstruire sur d’autres bases ce qu’il a mis en doute. Le questionnement suscité par l’étonnement suit le même chemin. L’attitude philosophique n’est pas vouée à faire « table rase » sans proposer des points d’appui, seraient-ils provisoires, eux-mêmes discutables. Merleau-Ponty l’a dit avec subtilité et le sens de l’image : « le philosophe est un homme qui boîte ». Il se reconnaît à ce qu’il a « inséparablement le goût de l’évidence et le sens de l’ambiguïté ». Il veut le réel, le solide, mais il perçoit en tout et partout une fragilité que l’existence, à sa façon, distribue sans compter. Vif aujourd’hui ? Mort demain. Vrai en de ça des Pyrénées, (nous connaissons la suite grâce à Pascal). Mirages, mensonges (fake news dans sa version actuelle). Et ce vertige absolu, à la racine de tous les maux : l’oubli. Les civilisations meurent plus lentement que les hommes mais, au bilan, que reste-t-il d’elles ? Moins que des ossements ! Et des énigmes. Tout se perd dans l’infini.

Maurice Merleau Ponty
Des armes contre l’oubli
Pour autant il ne faut pas négliger ce à quoi nous avons fait allusion, qui peut déconcerter et rebuter dans la philosophie telle qu’elle apparaît dans le champ des disciplines du savoir, telle qu’elle est abordée par ceux qui se confrontent à des examens canoniques comme le Baccalauréat. En tant que discipline enseignée dans les lycées et à l’Université (les profs de philo ne naissent pas dans les choux), cette matière est quelque peu rébarbative. Le questionnement n’y semble pas, a priori, le bienvenu. Certes il y a des thématiques, qu’on retrouve dans les « programmes », comme « la vérité », « la liberté », mais l’enseignement les aborde par le biais des réponses qu’ont apportées aux questions que ces thématiques soulèvent, les auteurs que l’histoire a reconnus comme dignes d’être étudiés. L’histoire de la philosophie (qui remonte à la haute Antiquité dans notre culture, et s’est trouvée d’autres racines ailleurs) et l’étude des systèmes élaborés (d’une complexité parfois rébarbative) par les « philosophes » sont la base obligée de la philosophie à l’école.
De quoi surprendre et décevoir l’innocent qui se pointerait dans un amphithéâtre avec dans sa musette les milles petites questions qui le tarabustent depuis son plus jeune âge. Encore un épisode de la « trahison des clercs » ? Une perversion du système ? L’affirmer serait faire fi d’une exigence dont aujourd’hui plus qu’en d’autres temps nous reconnaissons l’importance : la connaissance du passé déjoue bien des pièges du présent. Et peut permettre d’échapper à des tragédies d’autant plus prévisibles qu’on a appris quels mécanismes les rendaient inéluctables. La méconnaissance actuelle d’une des périodes les plus noires de l’humanité (qui en a connu plus qu’on ne saurait le dire!) incline désormais les plus lucides à redouter le pire. Si les fascismes triomphants et leurs abominations avaient semblé, une fois qu’on les eut terrassés, une leçon à ne jamais oublier, moins d’un siècle plus tard ils sont comme rayés de la carte. Leurs convictions abjectes tiennent à nouveau le haut du pavé, disposent de milliardaires arrogants (et d’autant mieux appuyés par les médias qu’ils en sont souvent propriétaires – suivez mon regard) pour leur donner l’écho nécessaire, financer leurs porte-voix, et quand le militantisme s’absente une indifférence méprisable prend le relais. L’histoire devrait être notre garde fou, nous en avons fait un gadget, une appli pour smartphone…
C’est pourquoi en philosophie, on ne fait pas l’impasse sur le passé. Les problèmes qui se posent à l’espèce humaine, cette espèce n’a pas attendu Internet pour s’y confronter et tenter de les résoudre. Et parmi ces problèmes certains sont des plus dérangeants puisque c’est au nom de grands principes qui ont nom Vérité, Liberté, qu’on a massacré (et continue) à tour de bras, c’est sous le drapeau de la Fraternité qu’on a coupé des têtes dans tous les coins de Paris et sur tout notre territoire « national »… Il faut s’armer contre l’oubli : savoir ce que l’on a oublié, comprendre pourquoi on l’a oublié.

Fraternité révolutionnaire
La petite ouverture
La discipline « Philosophie » s’efforce par conséquent de garder vive la mémoire de tous les méandres suivis au cours des siècles par ses multiples ruisseaux, ses innombrables rivières. Tout n’a pas la même importance, mais il n’est jamais vain de s’intéresser à un filet d’eau solitaire au fond d’un bois, il se révèle parfois être à l’origine du fleuve puissant qu’on admirera et respectera plus loin dans la vallée. C’est une des caractéristiques de la recherche en philosophie : elle ne néglige rien. Que d’auteurs inaperçus autrefois se sont révélés plus tard porteurs de problématiques soudain éclairantes ! Et si, de fait, il peut paraître étrange pour celui qui vient en promeneur sur ce chantier à ciel ouvert de voir le souci de se référer en permanence aux auteurs, de s’attarder dans les plis et replis de leurs discours, quitte, d’un siècle à l’autre, à revisiter la chronologie des œuvres, à réinterpréter les thèses défendues (le temps de ma propre existence a coïncidé avec des « relectures » capitales de Platon et Aristote), eh bien c’est le signe d’une volonté sans faille : ne jamais prendre un mot, une idée, une hypothèse à la légère. Ne jamais se croire plus intelligent que l’autre : l’ai-je bien entendu, lu, compris ?
Il le faut car, par delà les siècles, ou les langues, les civilisations, ce que la Philosophie se veut c’est être un pur dialogue. « Le dialogue – écrivait Eric Weil il n’y a pas si longtemps (en 1950) – c’est la négation de la violence ». On mesure le poids de cette définition, et de l’exigence qui la soutient, lorsque nous assistons aux « débats » politiques caricaturaux que nous offrent à longueur de pages, de reportages télévisés, déclarations à la presse et autres pantalonnades médiatiques, des individus qui n’ont que des mots de haine, de mépris, à la bouche, quand dans nos quartiers, à deux pas de chez nous, on saccage, on brûle, on « manifeste », quand les pages ouvertes aux « commentaires » sur ce que l’on nomme « la toile », on devrait dire le linceul, hébergent sans broncher des litanies d’insultes ignominieuses…
Oui, si la philosophie souvent rebute et semble jouer à la princesse dans sa tour d’ivoire, ce n’est pas par arrogance, ce n’est pas pour le déni et l’imprécation, c’est parce qu’elle cherche, obstinément, dans l’ombre de sa modestie, le bon chemin, la voie qui va me mener à la voix de l’autre, mon autre, celui qui n’est pas moi, ne me ressemble pas, ne parle pas comme moi, mais, comme moi, essaie de trouver la lumière qui lui permettra de comprendre et me comprendre. De se comprendre aussi, l’un ne va pas sans l’autre. Pas la Lumière absolue dont les religions, toutes, se sont fait la spécialité (avec les résultats que l’Histoire sait), mais l’éclairage qui offre la possibilité de trouver le marche pied, la petite ouverture dans le mur, sa propre place et celle de l’autre dans l’immensité du temps.

La voix de Socrate
Dialogue, respect de l’autre et de sa parole pour un échange authentique et possiblement productif, nourri par l’appel aux pensées qui ont balisé le chemin et qui peuvent servie de guides pour construire sa démarche, enrichir le vocabulaire aidant à l’exprimer et surtout pousser à dépasser son propre champ d’expériences et de questionnements : voilà ce que vise avec constance, dans son infinie variété « la » Philosophie. Qu’elle soit pour cette raison difficile d’accès, cela ne fait aucun doute et beaucoup d’entre nous s’y sont cassés les dents. Peut-être y a-t-il aussi une part d’inconscience de la part de ceux qui en défendent les couleurs : ils oublient que ce cheminement interminable au cœur de pensées qui se contredisent à l’occasion l’une l’autre, quitte à se compléter au sein d’un grand ensemble, ce n’est pas à la portée de tous. Il faut avoir lu beaucoup, il faut lire encore et encore, beaucoup, il faut mémoriser, beaucoup. Que de beaucoup quand par ailleurs la vie au quotidien aligne aussi ses « beaucoup ». D’ennuis, de tâches, de responsabilités, de malheurs, et d’occasions de jouir de la vie, évidemment. C’est là qu’il faut revenir à l’essentiel. D’abord l’écoute de l’autre, le respect de ce qui se dit, de ce qui s’est dit, et accepter… l’étonnement ! Quoi !? C’est donc ça selon toi ? Et toi tu t’étonnes de ce que moi … Alors cherchons ensemble où ça bute, comment sortir des impasses, quelles sont les raisons d’être de telle position, telle contradiction. Peut-être y a-t-il une issue ? Nous avons si peu d’horizon ! Nous nous sentions, depuis le moment où nous avons commencé à dire « je », au centre du monde, lequel se composait, et ne cessait de se recomposer, autour de nous. Le proche, le lointain, le visible, l’invisible, le connu, l’inconnu. Mais ! Mes problèmes ne sont pas TOUS les problèmes. Mes solutions ne sont pas TOUTES les solutions. Ce que je vois n’est pas TOUT le visible, ce que je sais pas TOUT le savoir. Ainsi de suite…
Oh ! Le trou ! La chute.
Oh ! Le trou ! La chute.
Non.
La porte ouverte, justement. Le dialogue possible, l’apprentissage possible, avec l’autre, parfois contre l’autre (mais « tout contre » comme le disait Sacha Guitry, dans un contexte bien différent, il est vrai).
La connaissance des auteurs qui, au fil des siècles, ont enrichi le patrimoine de la Philosophie, elle est utile, c’est vrai. Et plus on avance dans des problématiques complexes que le contexte historique, social, culturel, travaille en profondeur, on a plaisir, on a besoin, de s’imprégner des témoignages laissés par des êtres qui, la plupart du temps, ont consacré leur vie à consigner leurs réflexions, à construire leurs approches méthodologiques, à peaufiner leurs questionnements avant, courageusement, même si parfois avec un rien de gloriole, de proposer un argumentaire pour résoudre les problèmes majeurs. Des compagnons de route en quelque sorte. Des défricheurs toujours, même lorsque leur expérience est plongée dans la nuit du passé. Pensons à Socrate, la victime exemplaire, condamné à mort par ses concitoyens parce qu’il les avait poussés dans leurs retranchements en leur demandant, jour après jour, sur quoi ils fondaient leurs convictions. « Toi qui m’accuse de corrompre la jeunesse que sais-tu de son éducation ? Si tu sais comment on peut la corrompre c’est que tu sais comment on doit la protéger, l’éduquer. Allons, dis-moi. » Vingt-cinq siècles nous séparent de lui, mais sa voix toujours se fait entendre. Face à la déferlante des conseilleurs en tous genres qui, via l’ordinateur, le smartphone (outils qui nous semblent indispensables et dans quelques années paraîtront si dérisoires) nous donnent leçon, Socrate tient bon : « J’entends bien, leur dit-il, et je suis épaté par tes compétences. Quel travail sans doute pour parvenir à ce degré d’assurance ! Mais-moi, je ne suis pas certain d’avoir tout compris. Pourrais-tu m’expliquer pourquoi tu peux affirmer que… ». Et les bateleurs d’Internet ne seraient pas seuls à être piégés par cette ironie socratique capable de déterrer, sous les certitudes arrogantes, les affirmations, les ‘conseils d’amis’ et les avis ‘autorisés’ la vacuité la plus pure.

La parole permise
Néanmoins le dialogue avec les auteurs canoniques ne peut s’improviser d’entrée. On admettra volontiers qu’en sport, avant de devenir un performer redouté il convient de s’initier, travailler. On appelle ça, dans ce contexte, s’entraîner. Il n’est pas stupide de penser que ce que le corps exige, l’esprit peut y prétendre aussi. Et c’est pourquoi il est regrettable de noyer sous des références n’ayant d’importance, de sens, que pour des personnes déjà initiées, ceux qui ne viennent à la philosophie que parce qu’ils espèrent trouver en elle la possibilité d’aborder les problèmes qui les préoccupent, sans passer par la case religion, ni la case médicale (psy et simili), ni les « systèmes » idéologiques, blancs, noirs ou rouges si meurtriers.
Dans le milieu scolaire on voit la contradiction qui s’instaure d’entrée entre l’aspiration de l’étudiant : pouvoir s’exprimer sans les tabous sociaux, loin des ombres familiales, des diktats idéologiques et piocher dans un champ d’hypothèses, de propositions, neuves, quasi naissantes, et la chape de plomb qui vient écraser ce rêve frémissant. Thèmes obligés, lectures obligées, auteurs à connaître de façon impérative, le tout conditionné par des exercices écrits dont le modèle est verrouillé : parcours balisé, l’intro, la problématique posée, le plan visible, la progression claire, les citations dont le nombre est plus ou moins calibré a priori.
La philo ? L’enfer ! Adieu l’excitation du débat et la découverte inattendue, fortuite, d’un raisonnement qui soulève les rideaux, apporte la fraîcheur d’un air venu d’ailleurs.
Néanmoins, il viendra un moment où les échanges rencontreront des thèses déjà défendues, des problématiques décortiqués par quelque auteur « de référence », peut-être ce moment sera-t-il l’occasion pour le néophyte d’entrer dans le cercle magique ? Ce ne doit pas être un point de départ obligé, mais il est vrai qu’une lecture, peut-être piochée au hasard, peut provoquer l’étincelle. La Rencontre. Alors commence l’aventure
Pour le dire en quelques mots : la lecture des penseurs qui jalonnent le devenir de la Philosophie depuis sa naissance est un cadeau pour qui se sent à même d’intégrer cette lecture à ses propres cogitations, questionnements. Mais elle ne saurait être, et surtout quand elle est imposée, un apport positif pour qui vient à l’autre, aux autres, avec l’envie de se mettre à l’épreuve de l’échange, du dialogue. Discuter, disputer, sans les éclats de voix, sans la violence contenue, sans le mépris latent. Juste le souci d’aller ensemble vers des consensus s’ils sont possibles, des réponses aux questions lorsqu’elles peuvent être dénichées.
Au fond du fond, pour parler crûment, ce qui compte c’est, justement, la parole permise, sollicitée. La parole autonome. Celle qui, en chacun, pour chacun, va à la fois lui permettre de traduire et exposer ce qui le préoccupe, ce qui « le questionne », et dans le même temps l’ouvrir à la compréhension de ce qu’il est, un humain. Pas un dieu, pas l’outil ou l’émanation d’un dieu, pas un comparse, une pièce rapportée, insérée dans un ensemble, un homme. Cette bestiole si semblable à toutes les autres, naissance, vie, mort et si différente : elle pense (clin d’œil au « roseau pensant » de Pascal) et elle parle.
Ce qui reste
La caractéristique de la nature humaine c’est d’être un être de nature qui pense et qui parle.
Et tout ce qui constitue son univers, ses travaux, ses créations, la science, les arts, l’amour, et la philosophie évidemment, tout vient de là.
Et seulement !
Les églises, les fusils, les drapeaux, les slogans ne sont que des artefacts. Qui s’autodétruisent nécessairement. Regardons derrière nous, par delà les millénaires. Tous ces dieux, toutes ces armées, tous ces temples, ces châteaux forts imprenables, le mur d’Hadrien, la ligne Maginot…Effacés.
Pas Socrate.
