Jacques Roux
C’était une bâtisse comme une autre dans ce pays de Lagorce – au cœur de l’Ardèche du Sud – ensoleillé mais sauvage : la galerie d’aujourd’hui était un bâtiment agricole, une grange avec des mangeoires partout. Ici tous les murs étaient en pierre, et les bêtes et les hommes y vivaient une vie de labeur, avec le souci de tirer le meilleur d’un sol aride. Dans la solitude, face à des coteaux eux aussi arides et ensoleillés, au bout d’un chemin qui, à force de frapper à la porte et dire à qui pouvait l’entendre : je viens de nulle part, si vous voulez « aller y voir », ils finirent tous par « aller y voir ». Et la grange du bout du monde aurait pu s’enfoncer dans le silence. C’était sans compter sur deux rêveurs d’envergure. Elle, Dominique, jamais à court d’idées et dévorée par l’envie d’ouvrir des passages vers les pays des Merveilles dont elle avait plein la tête, et lui Laurent, l’homme qui peut tout faire, qui sait tout faire, y compris vous accueillir avec le sourire et vous faire croire que chez lui, vous êtes chez vous. Ils créèrent une Galerie d’art ! Saint Jean prêchant dans le désert. Dans la grange du bout du monde. La Grange des Merveilles désormais : Mirabilia. Plus de mangeoires, des œuvres d’art. Pour abreuver toutes les soifs, de beauté, d’évasion, d’éternité.Cela fait maintenant des dizaines d’années, et comme sur le chemin de Saint-Jacques, la grange du bout du monde attire des flots de pèlerins. Samedi 25 juillet de cet an 2026, Mirabilia exposait le peintre Mirabel, ce qu’avec son humour discret Mme Dominique Thibaud a donné à comprendre comme la venue de la Beauté dans son propre Palais.
Malgré des annonces météorologiques menaçantes (vents, grêle) et une chaleur difficilement supportable, le public avait répondu à l’invite de ce rendez-vous inhabituel. Inhabituel car en plus de 60 ans de carrière, René Mirabel – connu hors nos frontières et suivi de près par de nombreux amateurs, mais superbement ignoré par les soi-disant responsables culturels régionaux, départementaux et les édiles, tel l’ancien maire de la ville d’Aubenas, son médecin, qui lui aurait déclaré (confidence amusée de René Mirabel lui-même) ne pas aimer sa peinture – n’avait jamais eu d’exposition personnelle dans son département d’origine.
Pour beaucoup, ce 25 juillet 2026, circulant dans cette superbe Galerie qui, outre la grande salle du rez de chaussée offre des dégagements étagés, mini galeries surplombant la galerie principale, ce fut « une révélation ». Le mot est revenu souvent, ce n’était pas un hasard. Il y avait donc eu, là, quelque part mais masquée, une œuvre prodigieuse ! Une œuvre ignorée. Qui, soudainement, vous sautait à la figure s’offrant comme le début d’un long voyage. Parce que l’œuvre de René Mirabel est addictive. Lorsqu’elle vous a harponné vous ne savez plus, vous ne voulez pas, vous en défaire. Elle se joue des règles, vous surprend sans cesse et pourtant, pourtant, lui-même ne cessait de s’imposer des contraintes, des limitations. Les splendides « Vibrations » sur lesquelles il aura travaillé jusqu’à la fin de sa vie de créateur, il les a voulues dénuées de tout affect, architecturées par un ensemble de lignes rigoureusement étalonnées et générées grâce des outils fabriqués par ses soins : le jour où l’on pourra visiter son atelier on découvrira ses bricolages minutieux destinés à produire des formes de bout en bout maîtrisées. Or toutes ces toiles, quand on les a sous les yeux, vous font virer de bord, s’échappent, s’égaient : ce ne sont plus les impératifs présidant à leur apparition que vous percevez, c’est la musique qui s’y joue, c’est la joie de couleurs qui se répondent, s’agressent parfois mais se complètent. Une sorte de ballet abstrait et secret, juste pour votre œil. En douce vous surveillez votre voisin : qu’il ne voie pas, surtout, que vous êtes au bord d’une jouissance digne des grands mystiques ! Vous, le minus du coin, une « Vibration » de Mirabel et vous sautez dans le vide, là où le silence des « espaces infinis » ne conduit pas à l’angoisse mais à une sorte de plénitude intime. Celle éprouvée quand on se confronte, choisissons au hasard : Raphaël, De Staël, Mozart, Coltrane… Le jeu (calculé minutieusement en amont, avec de multiples essais, remords, reprises) des couleurs – une de fond, une de surface – vous trouble, vous agace, vous séduit. Et ça glisse, mélodieusement, sursaute, se reprend, fuit tout au bout là-bas, revient. L’exposition de la Galerie Mirabilia en propose un exemple emblématique. Il ne saurait y en avoir plus : une « Vibration » c’est un mur pour elle toute seule. Il faudrait louer le Grand Palais si l’on voulait en exposer l’intégrale. Le rêve serait, comme pour les Nymphéas, un musée dédié. Mécènes potentiels, faites-vous connaître !



Le vernissage de cette exposition « Mirabel » fut un modèle de simplicité et, comment le dire sans que ce soit trop austèrement connoté ? Efficace. Efficace parce qu’en se déplaçant dans ces espaces lumineux, dans une ambiance quasi feutrée malgré l’abondance d’un public de plus en plus nourri, le visiteur découvrait une à une les facettes les plus diversifiées d’une œuvre qu’on pourrait juger, si l’on ne faisait que jeter un œil rapide et distrait, globalement uniforme. Oui, nous sortons avec Mirabel de la représentation figurative, oui nous glissons d’une manière à une autre, comme si elles s’autogénéraient, oui sur de longues périodes, les fameux « Rouge et Bleu » par exemple, les toiles se nourrissent des mêmes couleurs, mais chaque peinture existe par elle-même, l’une agressive, l’autre moqueuse, placide, paisible. Sans limites.
Et l’homme, René Mirabel, l’homme est là, chaque fois. Cet art qu’il a cherché à dégager, libérer, tout au long de son parcours, du « pathos », du sentimentalisme, d’une subjectivité poisseuse, et peut-être justement pour cela, porte sa signature. Il vit de lui. Je n’oublie pas, écrivant ces mots, qu’il n’est plus des nôtres, je ne cherche pas (même si cela ferait du bien) à combler le vide affectif dans lequel sa mort nous a plongés, il s’agit d’autre chose, il s’agit d’une présence qui s’impose, comme s’impose celle d’auteurs aussi différents qu’Hugo, Proust, Anaïs Nin (au hasard) quand on les lit. Ils sont là, en nous, au moment même de la lecture. Il se passe le même phénomène avec la peinture. Même si cela peut paraître absurde, il faut penser que les formes que nous percevons pénètrent en nous, parlent en nous le langage du corps et de l’âme. Pour prendre un exemple qui peut rencontrer, a priori, un public plus vaste que celui susceptible d’apprécier aujoujourd’hui René Mirabel : Van Gogh. Certes il est figuratif, certes il s’est auto portraituré, il nous a mâché le travail en quelque sorte, mais qui peut dire qu’il ne voit pas Van Gogh quand il regarde sa « Chambre à Arles » ? Qui ne « voit », qui ne « pense » à Gauguin devant « L’esprit des morts veille », devant le corps dénudé de cette adolescente ? En un sens, il est plus facile de s’abstraire du « représenté » devant une toile de Mirabel.
Mais foin de comparaisons hasardeuses : dans une des chambres où Mirabel entassait ses toiles, bien rangées, bien protégées, comment ne pas se sentir étreint par sa présence, lui, ici, en l’instant, au moment où l’on retourne la toile et qu’elle se dresse devant notre regard ?
Si les personnes qui ont parlé d’une « révélation » sont si nombreuses, c’est à n’en pas douter parce que le parcours de l’exposition (œuvre collective de Dominique Thibaud, Laurent, et Manuel Mirabel) permettait d’entrer dans cette œuvre foisonnante, gigantesque et, dans le même temps, sans même y penser, de rencontrer l’ombre de leur auteur, à partager, ne serait-ce qu’un fugitif instant, son souffle même.



Avant une récréation festive , dans la fraîcheur du soir venant, et après la visite proprement dite, on entendit les voix des initiateurs de cette exposition. Et ce ne fut pas, malgré la chaleur, la corvée que certaines prises de parole peuvent être parfois. Dominique Thibaud, à tout seigneur tout honneur, c’est elle qui supportait publiquement le projet depuis le début, s’exprima la première. A sa façon. Un discours cohérent, structuré, faisant un sort à toutes les questions qui pouvaient se poser : depuis quand, qui et avec qui, comment, difficultés, problèmes. Mais pas le discours ex cathedra : un petit papier pense bête qui sert de paravent, vite oublié, des élans, des sourires, des hésitations, l’amie fidèle qui vous fait un cadeau et vous raconte tout, depuis le moment où l’idée a germé en elle. Ce n’est plus une cérémonie , on est entre soi, confidences, émotion. Pour un peu on essuirait une larme. Mais non, la larme c’est Emmanuel Mirabel qui la prend en charge. Et il a toute légitimité à le faire. Le Peintre qu’on honore ici, c’est « Papa ». Sur le Peintre on a des infos que personne ne possède, ne peut même imaginer, mais ces infos concernent directement Papa, et les évoquer c’est plonger dans un temple qui n’est ouvert à personne d’autre. Quand on était enfant, quand Papa vivait. Et dans ce douloureux exercice, Manuel Mirabel fit mieux que sauver son propos : il donna de la chair et du sang à cet être insaisissable, évoqué plus haut, qui flottait autour de ses toiles.


Mme Thibaut et officiels

Manuel Mirabel

Il y eut également, ce n’est que justice, deux paroles pour faire entendre deux partenaires obligés, si utiles pour faire aboutir des projets de cette envergure, si lourds à porter financièrement et administrativement : le Maire de Lagorce, Bernard Chevilliat et Laurence Allefresde, conseillère départementale. Deux personnalités au diapason de l’ambiance, impliqués et tous deux conscients du caractère exceptionnel de l’artiste dont ils cautionnaient publiquement le travail. M. Chevilliat aurait même volontiers débattu avec René Mirabel à propos de sa formule : « la peinture ; des couleurs organisées ! ». M. le Maire semblait plutôt proche de la désorganisation. Il évacua le débat sans insister, mais chacun comprit qu’il y avait là une main tendue : quand on en appelle à votre sensibilité et votre intelligence, il faut jouer le jeu. Monsieur le Maire de Lagorce a joué le jeu : « on en reparle un soir, devant une bonne tisane ? »


Mme Allesfrede M. Chevilliat

Il y eut encore, je ne dirai pas surtout car tout était important, mais « à part », la lecture par un lecteur, Paul était son prénom, à la voix, au phrasé, clairs, limpides, d’un texte de René Mirabel (in « René Mirabel 60 + 60 » www.renemirabel.com).
A part, hors champ, hors temps.
René Mirabel tel qu’en lui-même : « La peinture c’est la couleur. Je ne chercherai pas à savoir si je me trompe. » Il savait très bien à quels débats historiques, si lointains, il faisait allusion et que sa petite phrase, drôlissime, correspondait à une prise de position sans nuance, déterminée. Cette petite phrase, gentiment offerte à ses visiteurs en ce soir de juillet, c’était tout lui : un homme qui savait où il voulait aller, pourquoi, et qui n’aurait transigé avec rien ni personne pour y parvenir. Avec personne.
Ni rien.
Même la maladie qui, longtemps, le transforma en Barthélémy des temps modernes, à demi écorché vif, mais ne l’empêcha jamais, tous préparatifs menés à bien, d’aller jusqu’au bout d’une toile, même quand la fatigue faisait tanguer le support et tourner le ciel autour de lui.



« Ce que j’ai fait », aurait dit Guillaumet, « aucune bête au monde ne l’aurait fait ». Ce que René Mirabel fit, dans la solitude de sa maison, là haut, à deux pas du vide, peu d’entre nous l’auraient fait, c’est certain. Les bêtes, n’en parlons pas. Et pourtant, ce qu’il fit, les jours de liesse, comme les jours de désespoir, comme tout ce qu’il fit, nous intrigue, nous enchante, nous prouve le bonheur qu’il avait à peindre et nous incite à venir le rejoindre, là, entre les deux couleurs, celle du dessous, celle du dessus, et la Troisième.
Celle qui naît de la Rencontre.
René Mirabel, c’est la Rencontre.
Et je ne chercherai pas à savoir si je me trompe, parce que je ne me trompe pas.
