Le mas du Barret

Les « Demoiselles du Champ d’en-haut »

Par Michel Jolland

A une époque où le lien entre les nouveaux immeubles, ou ensembles pavillonnaires, et les noms qui les désignent ne saute pas toujours aux yeux, on ne peut qu’être frappé par la sobre pertinence des micro-toponymes usités pour nommer les quatre portions formant la petite propriété agricole de mes grands-parents. Il y avait « la maison », « le bois », « le champ d’en-bas » et le « champ d’en-haut ». Des micro- toponymes certes remarquables par leur simplicité et leur caractère d’évidence, mais totalement obscurs pour ceux qui ne connaissaient pas les lieux ! La remarque s’applique d’ailleurs à tous les micro-toponymes de repérage domestique, qu’ils soient liés à la topographie (le « Coteau », le « Plat »), à la couverture végétale (les « Vignes », le « Bois »), à l’historique de propriété (le pré, champ, ou bois « de la tante Louise, du Fernand, du facteur… »). Quoi qu’il en soit, le Champ d’en-haut était bien nommé non seulement parce que depuis la maison il fallait monter pour l’atteindre, mais aussi parce qu’un flanc de coteau assez abrupt reliait sa partie basse, un long pré relativement plat, à un petit replat herbeux situé une vingtaine de mètres plus haut en altitude, sur le plateau de Rossat face au Vercors. Au début du 20e siècle, quatre ou cinq rangées de vignes parsemées d’arbres fruitiers occupaient le flanc du coteau dans le sens des courbes de niveau. Dans les années 1950, il ne restait que des vestiges de ces cultures et mon grand-père avait beau faire bénir et installer en bonne place des croix des Rogations, la broussaille, des arbustes sauvages et des essences venues des bois voisins, comme le châtaignier, commençaient à envahir sérieusement le terrain.

Le Champ d’en-haut en 2021. Le bois a envahi la partie pentue.

Ma grand-mère bien sûr se désolait de voir ainsi négligé le champ que son propre père, Alexandre Cluzet dont avons déjà parlé dans ces pages  (http://www.masdubarret.com/?p=1417), avait acheté et soigneusement entretenu avant de le lui transmettre en héritage. Elle me prenait souvent à témoin : « Mon père aimait beaucoup le Champ d’en-haut. Il le travaillait très bien. Chaque fois qu’il y allait il montait un tombereau de fumier et, s’il n’y avait rien d’autre à descendre, il ramenait un tomberau de cailloux ». Sage initiative car au Barret le sable régnait en roi et les cailloux, généralement pas plus gros qu’une balle de tennis, étaient rares à tel point que le pierrier moussu discrètement adossé mur nord de la maison a, pendant de longues décennies, rendu de nombreux services. Bien sûr, Alexandre Cluzet, mon arrière-grand-père maternel, ne ramenait pas que des cailloux du Champ d’en-haut. Il récoltait du foin, du seigle, des noix, divers fruits, il glanait aussi le moindre morceau de bois susceptible d’alimenter la cheminée.  Et chaque année il y avait le rituel des vendanges. Ma grand-mère était intarissable sur le sujet : « Comme les vignes étaient dans la pente, mieux valait placer son panier dans le bon sens pour éviter de le voir « cupeler » ! On remplissait deux petites « banates » qui restaient en bas dans le tombereau, c’était pratique mais il fallait les « boudrer » avec jugeotte : suffisament pour qu’elles permettent de transporter plus de raisins que des paniers ou des seaux, pas trop pour pouvoir les décharger une fois à la maison ! ».

Le tombereau d’Alexandre Cluzet dans les années 1960.
De petite taille, il était construit pour être tracté par un attelage de deux vaches.

Lorsque je l’ai connu, au milieu  du siècle dernier, le Champ d’en-haut n’était plus au temps de sa splendeur. Il n’en avait pas moins beaucoup d’attraits. Le replat supérieur était occupé par un immense cerisier sauvage et quelques cerisiers greffés dont l’un donnait des fruits d’un rouge plutôt clair, fermes, assez tardifs, équipés d’une longue queue caractéristique. Pour nous, mais peut-être était-ce là une « appellation-maison », il s’agissait de cerises « parisiennes ». L’arbre était élancé et dangereux. Qu’à cela ne tienne : je mettais sottement un point d’honneur à grimper le plus haut possible dans ses branches. Offrant à l’inverse leurs fruits à portée de main de jeunes cerisiers « bouchas » s’épanouissaient un peu partout. Les uns produisaient de toute petites cerises, très noires et tachantes lorqu’elles étaient mûres, alors que d’autres donnaient des fruits légèrement plus gros, de couleur orange clair, assez sucrés et très vite « habités » par de petits vers. Localement, les premières étaient appelées « bouchasses », terme réservé, en tout cas à la maison du Barret, aux cerises de prunus avium, les autres étaient dites « cerises-griottes ». Les vestiges de la « première rangée » de vignes marquaient le début de la partie la plus pentue. Il y avait là deux vieux griottiers, aux branches à moitié mortes mais dont le tronc était paradoxalement porteurs de vigoureux rejets chargés de fruits. Pour les cueillir, il était fortement déconseillé de s’aventurer hors de l’échelle, toujours solidement placée du côté surplombant la pente, car les branches pouvaient à tout moment casser sans crier gare ! Mon grand-père, le Pépé, en fit l’amère expérience une nuit de juillet 1958 ou 1959. Nos lecteurs savent qu’il passait pour être « un original » un brin provocateur. Cela ne le gênait pas de travailler la nuit. Au contraire, il prenait un malin plaisir à partir au champ seulement à la nuit tombante et à faucher ou moissonner jusqu’aux aurores, histoire de « faire parler les gens ». Un soir donc il se trouvait au Champ d’en-haut, sans doute parti prendre l’air après une énième bisbille avec ma grand-mère, lorsque l’idée lui vint de grimper sur l’un des deux vieux griottiers, celui situé au nord-est pour être précis. Ce qui devait arriver arriva : la grosse branche sur laquelle il s’était juché se détacha séchement au ras du tronc. Le fémur droit cassé, le Pépé se traîna comme il put jusqu’au bord du chemin tout en bas du champ. C’est là que le laitier le trouva lors de sa tournée matinale.

Cerises dites « bouchasses ».

Si l’évocation de cette chute malencontreuse aux conséquences sévères s’accompagne toujours d’un voile de tristesse elle est néanmoins contrebalancée par une foule de souvenirs heureux. Dans les années 1950 la nature avait, selon l’expression consacrée, « repris ses droits » entre les rangées de vignes. Au milieu de plantes et arbustes variés de larges espaces découverts étaient, la saison venue, tapissés de succulentes fraises des bois. Lors de joyeuses expéditions nous les « ramassions » (au Barret, le terme « cueillir » ne faisait pas vraiment partie du langage de tous les jours) pour en faire des salades délicieuses et parfumées, non sans avoir sur place prélevé et consommé la portion venant en récompense d’un travail d’autant plus long et minutieux que les récipients, des bols en général, avaient une fâcheuse tendance à se renverser, de préférence lorsqu’ils étaient pleins. Le Champ d’en-haut offrait aussi des brugnons, rustiques et maigrelets en comparaison des nectarines de concours que l’on trouve aujourd’hui, des coings sauvages parfois dissimulés au cœur de véritables buissons, quelques noix souvent véreuses et des pommes. Je me souviens des « pommes d’août », des « pommes barbe » et des « demoiselles ».

Ces dernières étaient de petites pommes sauvages, la plupart du temps éxagéremment âpres (« Si tu en mords une tu ne pourras plus siffler pendant deux heures » prévenait ma grand-mère) mais finalement assez goûteuses lorsqu’elles étaient bien mûres. Au hasard d’un échange avec un ami, Pierre Feugier, président de l’association « Les  Fruits  Retrouvés » (http://www.fruits-retrouves.saintmarcellin-vercors-isere.fr/), j’évoquais ces curieuses pommes qui, dans mon souvenir, avaient la triple caractéristique d’être petites, sauvages et de porter le nom de « Demoiselles ». Et pour preuve j’exhibais la photographie de l’unique fruit récolté en 2021 sur les pommiers nains de mon jardin, fruit qui pour moi était tout à fait repésentatif des « Demoiselles du Champ d’en-haut ». S’il en était besoin, cet échange m’a rendu modeste sur mes connaissances en pomologie et sur la fiabilité de mes souvenirs d’enfance. Avec tact et pédagogie, Pierre Feugier a rétabli plusieurs vérités. La Demoiselle n’aurait rien de sauvage, ce serait une variété ancienne attestée dans le Sud-Grésivaudan au 19e siècle et présente dans la région parisienne en 1870. Mais d’autres hypothèses sont sur la table. Dans plusieurs ouvrages spécialisés, notamment « Les fruits de Rhône-Alpes » édité en 2019 par « Les croqueurs de pommes Rhône-Alpes », les auteurs laissent entendre que la Demoiselle et la Mignonnette d’Herbacy forment une seule et même variété. Cependant les observations conduites au Verger-Conservatoire de Beauvoir-en-Royans – remarquable réalisation gérée par l’association « Les Fruits  retrouvés » – semblent indiquer qu’il s’agirait de deux variétés proches, mais distinctes. Autant dire que nous disposons là d’un beau sujet pour débat entre experts. Pour conclure notre échange, Pierre Feugier précisa que la pomme représentée sur ma photo était en réalité une Reinette, variété riche d’une centaine de variantes.

La « fausse Demoiselle » 2021.
De taille plus que modeste, elle ne pèse que … 5 grammes !

Au-delà des inévitables différences d’approche entre experts et novices et des approximations dues à la reconstruction permanente des souvenirs d’enfance, cet épisode des Demoiselles nous ramène à l’un des thèmes que nous abordons volontiers dans les pages du Mas du Barret. Je veux parler de l’extraordinaire capacité qu’ont les groupes humains, à commencer par les familles, les habitants d’un quartier ou d’une vallée, les membres de telle ou telle profession ou communauté, à forger des mots inédits ou à donner à des mots déjà existants des significations connues d’eux seuls. La maison du Barret nous avait déjà fourni l’exemple de « ganitelle » pour « gamelle » et « chalumeau » pour « frottoir ». On peut désormais ajouter « Demoiselle », appellation innocemment détournée pour désigner, à l’échelle familiale, la petite pomme sauvage dont la saveur versatile et le nom délicat resteront à jamais associés à mon enfance.

Petite curiosité botanique et composante indispensable des bouquets de fleurs de champs, les « coeurs tremblants » poussaient en abondance au Champ d’en-haut.

NOTES

1. Photos

Les photos sont extraites de la collection de l’auteur.

2. Petit éclairage sur le parler rural de Saint-Vérand dans les années 1950

Banate : terme courant dans les écrits du 17e siècle, signifie « benne ».

Bouchas : sauvage, non greffé. On parle de noix ou de cerises bouchasses.

Boudrer : écraser le raisin. On trouve aussi pimper.

Cupeler : « passer cul par dessus tête », le terme vaut l’image.