Le mas du Barret

La vie d’artiste (4)

Fantin-Latour 2
La métaphore en peinture

Par Jacques Roux

Ce détail d’une œuvre de 1877, évoquant le Final de la Walkyrie de Wagner (voir https://www.leducation-musicale.com/newsletters/paroles0316.htm : texte de Michèle Barbe consacré à l’analyse d’une traduction de Wagner en peinture par Fantin-Latour), ne permet pas d’emblée de reconnaître le peintre des fleurs ou de la famille Dubourg que présentait notre précédent article : sans doute une des (multiples) raisons pour lesquelles on le jugeait comme un « inclassable ». A la décharge des amateurs de dénominations et de classement, il faut admettre que la plupart des médias, auxquels il faut ajouter bien sûr la nébuleuse Internet, se complaisent dans cette vision ordonnée, si facile ensuite à commenter. Or, si un « artiste » (on conviendra de désigner ainsi celui qui fait profession d’un « métier d’art ») peut prétendre à exister en tant qu’inventeur de formes, c’est bien s’il échappe à toute catégorie préétablie, tout classement dans lequel il viendrait se ranger. Pensons à la boîte de Pandore qu’on ouvre lorsqu’on prétend vouloir parler des « Impressionnistes » : tous les tableaux de Monet, « impressionniste » par excellence, relèvent-ils de ce qualificatif ? Demandons-nous si le terme « romantique » peut suffire à rendre compte de l’œuvre protéiforme d’un Victor Hugo ? Que fait-on des œuvres « figuratives » d’un Kandinsky, d’un Mondrian, si l’on se suffit de les ranger dans la case « abstraction » ? Et rappelons-nous, à toutes fins utile, la célèbre boutade picturale de Magritte : « Ceci n’est pas une pipe ».

Lorsque, dans le catalogue de l’exposition 2016/2017, une certaine universitaire américaine nommée Bridget Alsdorf prétend tirer au clair l’énigmatique « Coin de table », il ne fait aucun doute qu’elle appartient à la catégorie des personnes qui (ne) voient pourtant (que) la pipe ! Il faut noter que son article n’est qu’un appendice d’un ouvrage rédigé quelques années auparavant sur « Fantin-Latour et le problème du groupe au XIXème siècle ». Je n’ai pas lu ce livre, qui ne semble pas avoir été traduit, ni publié en France, mais la thèse soutenue dans « Coude à coude » (titre de sa contribution) laisse dubitatif. L’amorce en est déconcertante : « Ses (à Fantin) portraits de groupe mettent en lumière la tension constante entre l’individu et le groupe et en font un élément fondateur de l’avant-garde ». Une pétition de principe insoutenable. D’abord parce que le concept « d’avant-garde » est un concept creux qui n’a de sens véritable que militaire et n’est employé ailleurs, encore une fois, que pour les besoins d’une classification superficielle. S’il est visé par le « en » de la phrase, de quoi Fantin-Latour serait-il « l’avant-garde » ? Qu’on regarde sans œillère la peinture au XIXème siècle on y verra tout et son contraire et le Musée d’Orsay, censé en rassembler la moisson, tient plus d’une brocante que d’une boutique ordonnée, l’ex « vieille-garde » (pour parler comme Mme Alsdorf) des  pompiers faisant ami-ami avec Gauguin, Degas, Van Gogh, Cézanne ou les pontes ennemis (à ma gauche le réaliste Courbet, à ma droite l’impressionniste Monet), sachant que Fantin-Latour était il y a peu quasi absent des cimaises (cela a pu changer, je n’ai pas visité le dit Musée depuis l’ère Cogeval). Si le « en » vise, plus logiquement, la « tension entre l’individu et le groupe » on tombe dans une banalité insignifiante : tout artiste est en principe un marginal, en conflit avec la norme, le « groupe » redevenant du coup simple contexte social.

On ne peut nier que Fantin se soit plu à peindre des « groupes » d’artistes et l’on sait très bien pour peu qu’on identifie les personnes représentées par lui (ci-dessus le compositeur Emmanuel Chabrier et le musicien et amateur d’art Edmond Maitre) qu’il s’agit à chaque fois d’individualités marquées, pas toujours compatibles même si, dans chaque tableau, il existe une bonne raison pour qu’elles apparaissent ensemble. Cette bonne raison, il me semble qu’il soit judicieux de la chercher moins chez elles que dans l’esprit même du peintre. L’erreur de Mme Alsdorf est de prendre la notion de groupe dans un sens qui trouve sa place en psychologie sociale : des personnes s’associant pour atteindre ensemble un but commun. Le conflit « groupe/individu » qu’elle repère se situe dans ce contexte. Mais si, de fait, ce type de « groupe », dont on peut trouver dans l’histoire de multiples formes (communautés de métiers, ou corporations) est conduit à se transformer radicalement au XIXème siècle à la fois à cause de l’évolution des mentalités (et la prise de conscience de « l’individu ») et du contexte socio-économique, il sera remplacé par des structures à la fois plus rigides et psychologiquement radicalement différentes. Le parti, le syndicat, vont placer au cœur même de leur existence un noyau dur : le militantisme. Lequel efface les éventuelles revendications de type individuel. Les « groupes » du type auquel pense Mme Alsdorf ne réapparaîtront en tant que tels qu’avec la loi de 1901 et les « associations » qu’elle institutionnalise. Lesquelles néanmoins seront contaminées par la logique militante… Mais le sujet n’est pas là : il est dans le projet du peintre Fantin-Latour lorsqu’il place côte à côte sur la même toile des individus réunis autour d’une thématique commune. Que cherche-t-il à atteindre ?

Nous avons vu précédemment le portrait de la « Famille Dubourg », il faut citer « Hommage à Delacroix », « Un atelier aux Batignolles », « Autour du piano » : la famille, la peinture, la musique… Et la poésie pour « Coin de table ». Il y aurait à parler aussi des multiples « Hommages » à Berlioz, à Schumann, Baudelaire, voire à la Vérité (tableau avorté mais dont nous disposons des dessins préparatoires). A chaque fois le public, les critiques, sont désorientés. Les personnes rassemblées semblent s’ignorer les unes les autres. La réaction première est de considérer que le peintre connaît mal son métier, Mme Alsdorf a pris le parti de chercher une logique, un sens, et elle l’a trouvé dans « le groupe ». Sauf que le « groupe » même elle ne le voit pas sur la toile. Il y a bien des individus assemblés, mais pas de cohésion apparente. La brillante universitaire va dès lors supposer un lien : « l’acte qui unifie le groupe », acte qu’elle va qualifier d’« invisible », parce que, n’est-ce pas, il ne peut « se voir » (page 37 du catalogue) ! Cet acte c’est « l’écoute » d’une « lecture » poétique supposée.

Ce moment du texte prend une tournure si comique qu’on se demande qui a pu prendre la responsabilité de le publier tel quel !  Car le poète Hervilly (« figure centrale de la composition ») est censé être le lecteur qu’on écoute. Or il est bien évident qu’il n’est pas en train de lire. Explication alsdorfienne : il est « saisi non pas dans l’acte de lire, bouche ouverte, mais lors d’une pause entre deux vers »… Qui plus est, « levant un instant le regard de la page » il « semble tirer une bouffée de sa pipe «  (Magritte revient !) Il faut admettre alors, même si l’on ne jette qu’un regard distrait sur le tableau, qu’il s’agit d’une bouffée… à distance. Ce n’est pas tout car, même s’il y a « pause » dans la lecture, les « auditeurs » restent à l’écoute ! Ainsi, ce cher Verlaine « les sourcils froncés »… hoche-t-il « légèrement la tête » !

Si sa carrière universitaire capote, Mme Alsdorf garde un bel avenir dans la romance, d’autant qu’elle tient à préciser qu’une lecture vraiment représentée (et non suggérée par les « sourcils froncés », la « bouffée » de tabac imaginée), aurait introduit dans le tableau « une théâtralisation factice ». On croit rêver…

Le souci  qu’ont la plupart des commentateurs devant les portraits dits « de groupe » de Fantin-Latour est qu’ils se laissent piéger par la manière réaliste du peintre. Les personnages qui figurent sur ses toiles semblent en sortir tant ils sont fidèles à la nature même des personnes réelles qu’ils représentent. D’autant que Fantin utilise s’il le faut la photographie pour cerner au plus près la ressemblance avec le modèle (c’est le cas, ici, avec Verlaine, très proche d’un cliché connu). Mais cette volonté d’authenticité, concernant les êtres, ne s’accompagne pas d’une volonté identique pour rendre compte des situations. Elles sont, à chaque fois, ces situations, purement virtuelles même si elles s’appuient sur des faits possibles (comme la séance autour du piano d’Emmanuel Chabrier, comme les dîners des « Vilains bonshommes » auxquels fait allusion le « Coin de table »). Le projet de Fantin-Latour, encore une fois, n’est pas de « raconter une histoire », il n’est pas dans l’anecdote. Ce qu’il vise échappe à la contingence. C’est la musique qu’il veut atteindre, c’est la peinture ou la poésie. Or la peinture, la musique, la poésie, ce sont des êtres de chair et de sang qui les matérialisent ! Ils portent des noms célèbres, comme Chabrier, Baudelaire, ou pas, mais ce sont des hommes. Et ce sont ces hommes qu’il faut montrer concrètement, puissamment, de façon à obtenir l’effet de fascination – particulièrement sensible lorsqu’on se trouve face à la toile – effet propre à nous faire dépasser la seule et simple perception du « représenté ».

Il faut dépasser la « perception » pour comprendre ce qui rassemble ces êtres disparates, qui parfois ne se supportent pas au quotidien, qui ont chacun leurs manies, leurs manières, leurs conceptions de la mélodie, du rythme, de l’image, de la beauté, ce à quoi ils consacrent leur pauvre petite vie d’humains : l’art. La musique pour les uns, la peinture, la poésie pour les autres.

Les portraits de groupes d’artistes, chez Fantin-Latour, ce sont des métaphores. Au-delà de ce qu’il nous donne à voir, des hommes, fragiles, imparfaits, mortels, c’est l’éternelle, impalpable, multiforme idée de l’art lui-même.

Il n’est donc pas neutre que le visage retenu le plus souvent par les commentateurs et illustrateurs qui, depuis deux siècles, ont contemplé le « Coin de table », soit celui d’un adolescent insolite et insolent, ange noir égaré dans le monde des hommes, qui fut, selon le prodigieux mot de Pierre Michon : « la poésie même ».