Le mas du Barret

« Les hommes ont-ils la foi en eux ? »

La foi en l’homme :

Jean-François Lacour l’a très évidemment

Jacques Roux

C’est une chanson déjà ancienne (années 70/80) écrite par un jeune homme encore inconnu, Jean-François Lacour, valsois d’origine mais ce diable d’homme n’est à l’évidence de nulle part, il est de partout… Et même au-delà certains jours. Le refrain de la chanson « Les hommes » (du 30cm « Revo », qu’il ne serait pas inutile de rééditer en numérique) reprenait ces deux vers : « Les hommes ont-ils le droit/le droit d’être heureux ? – Les hommes ont-ils la foi/la foi en eux ? ». Dans sa finale le chant répondait « oui » aux deux questions mais, à la dernière, il ajoutait en appendice « Oui, mais dites le leur ! » Ce qu’il ne cesse de faire, depuis.

Ce Jean-François Lacour, poète, auteur de chansons, depuis 40 ans je n’ai cessé de le croiser – et je ne suis pas le seul ! D’abord lorsqu’il lança le projet de créer une radio locale en Bas Vivarais (lire ci-dessous nos articles sur la naissance de Fréquence 7, octobre_décembre 2025). Plus tard lorsqu’il était devenu artiste plasticien. Plus tard encore lorsqu’en tant qu’ingénieur culturel (formation à l’Université de Provence) il édita un projet de « Centre des arts plastiques » qui aurait pour siège le château d’Aubenas. Que n’a-t-on lu ce document avant d’inventer le… enfin …la chose qui a magnifié « la patate » tout cet été dans la pseudo « capitale du Bas-Vivarais »… Et puis quoi encore ? Eh bien il est romancier, couronné par un prix réputé, et aussi auteur d’ouvrages magistraux sur l’Ardèche, cette région qu’il aime viscéralement. Et intellectuellement. Le rencontrant l’autre jour au pied du Mont Gerbier de Joncs, auquel il consacre un joli petit ouvrage, je me suis dit qu’il devenait urgent de mettre ce toujours jeune créateur en vitrine. Parce que Jean-François Lacour a toujours un pied de l’autre côté du champ où nous pensions le trouver. Sachant que le côté qu’il quitte il vient de lui offrir un écrin doré. Comme si son souci permanent était à chaque fois de s’approcher au plus près des lieux et leur histoire, des hommes qui y vivent et les font vivre, afin d’en tirer le suc le plus noble et l’offrir à tous.

Peut-être en effet la première des qualifications qu’on pourrait trouver pour cet étrange personnage serait le don. C’est un homme qui donne. Je ne reviendrai pas sur la problématique qu’il soulevait (dans l’article qu’il rédigea sur Fréquence 7, série évoquée en introduction) autour du « don » chez Mauss, parce qu’il est évident qu’en nos sociétés, régies par des règles moins altruistes, la valeur marchande est prioritaire. Le retour sur don est par conséquent loin d’être garanti. Que JFL, son sigle en quelque sorte, n’ait pas reçu grand-chose en échange de ses efforts et investissements, cela semble évident. Même si dans « investissements » il faut ajouter au travail, à la création, ce léger détail : la main à la poche. Le superbe ouvrage « Belle Ardèche Merveilleux pays », entre autres, il l’a financé lui-même. Et un peu comme aujourd’hui pour « Souvenirs partagés Nouvelles d’Ardèche », il n’hésita pas à offrir son temps et sa personne afin de proposer le livre aux chalands. Avec un succès non négligeable parce que, si la personne est déconcertante au premier abord, cheveux longs, queue de cheval, barbichette de savant du siècle dernier, elle dégage un charme indéniable, séduit vite par son empathie et sa capacité à s’adapter à tous les registres d’expression. Il est aussi capable d’une lucide autodérision : « on me prend souvent au premier regard pour un gaucho attardé, mais je ne détruits pas, je construits » (citation approximative).

Si l’on s’attarde sur la page introductive à l’ouvrage que nous venons d’évoquer (« Belle Ardèche ») on tient peut-être l’une des racines de sa philosophie et de ses choix de vie. Parce qu’il y est question de la vie, justement. Cette étrange production de l’Univers, apparue dit-il « voilà plus de trois milliards d’années ». Et, retraçant sa trajectoire en zigzag à travers les millénaires, il aboutit à cette autre étrange créature : l’homo sapiens, espèce à laquelle nous appartenons.  Nous sommes donc, écrit-il, « une des incarnations » de la vie… « Différente, c’est tout », et il poursuit avec une logique dont on s’aperçoit, lorsqu’on s’approche un tant soit peu de son existence et ses réalisations, qu’elle le guide, sans effacer sa sensibilité : « Respectons la vie (…) Imitons la vie (…) A notre tour soyons mères, soyons pères et créons ». Créer, c’est ouvrir une voie nouvelle pour les autres, leur ouvrir les yeux, leur enrichir l’esprit… Les aider à vivre plus et mieux. Et si l’on regarde bien l’itinéraire de ce personnage si actif et si discret en même temps, jamais à la recherche de la première place, du piédestal, tout ce qu’il fait se résume à cela : créer quelque chose qui serve à autrui. Si l’on relit les articles consacrés à l’histoire de Fréquence 7, on verra que le projet n’a qu’un géniteur : Jean-François Lacour ! Mais qu’il s’est entouré aussitôt de personnes qu’il aimait, ou respectait, et qu’il pensait susceptibles de mener à bien ce projet (alors) fou. Et qu’il s’est effacé le moment venu sans jouer les divas ni même chercher à rappeler, urbi et orbi : « Fréquence 7, c’est moi ! ». Et tout le temps qu’il chemina dans la structure dont il était l’initiateur, il ne fit jamais mine de jouer les guides spirituels, ou les chefs de troupe légitimes : la seule chose qui comptait (et compte encore, j’imagine, dans son esprit) : la radio existe, elle peut servir aux gens du coin, à la région…

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Le rappel de l’expérience Fréquence 7 ci-dessus montre bien ce qu’il en est du « partage » dans la pratique de Jean-François Lacour. Il n’est pas seulement celui qui donne (donc partage), son temps, son savoir, ses trouvailles, des occasions de se distraire et de s’instruire, il est aussi celui qui implique dans ses projets, associe au difficile mais si enrichissant travail qui débouche sur du jamais dit, jamais vu, jamais pensé peut-être. Et pas seulement. Prenons pour exemple un projet comme « Ardèche cœur qui rêve », qui répond à son envie d’aller à la rencontre des visages des gens de son « pays », l’Ardèche. Des visages qui sont autant de paysages humains, lesquels renvoient, parfois douloureusement, aux paysages qui les entourent. Ces paysages, visages de lieux dans lesquels il faut œuvrer, faire et défaire, recommencer (on connaît la musique!), mais aussi où l’on se chamaille, où l’on aime. Dans lesquels on vit. Les vieux, les jeunes, les femmes, les hommes, ensemble ou pas…

Dans « Ardéchois Cœur qui rêve » on voit comment la mécanique JFL se met en place. Il est avec un ami, Jean-Pierre d’Abrigeon, photographe. Ils parlent, en amis, de cela : la terre, les hommes, le travail, les hommes, et l’idée leur vient de se faire l’écho de l’osmose chaotique, mais riche et prenante, des humains et des lieux dans lesquels leur existence se déploie, s’accomplit, avec ses obligations, ses charges, ses blessures et ses joies. Pas besoin de toper, chacun se lance, l’un avec son appareil, l’autre avec sa plume. Et puis un troisième larron vient se greffer au duo. Pas un étranger. Non, justement, un gars du coin, pas n’importe lequel : le maire d’Antraigues. Il est connu ce maire, c’est Jean Saussac, peintre, décorateur pour le théâtre, le cinéma, ami de multiples célébrités qu’il a réussi à amener dans son village. Certains y sont restés. Connu, mais surtout impliqué et c’est sans la moindre hésitation semble-t-il qu’il accepte de s’associer à l’affaire des deux complices. Il leur livrera de ces « petits dessins sans importance » qu’il réalise le soir à la veillée, visages d’amis, de voisins, de personnes croisées, visages d’ici qui viendront ainsi rejoindre, entre autres, ceux des frères Sauzaret, fixés pour l’éternité par l’objectif de JP D’Abrigeon et les mots de JF Lacour.

Tous les ouvrages consacrés à l’Ardèche par JFL fonctionnent sur ce principe, il se jette dans le bain, avec ses mots et l’envie qui lui est venue, et il emmène avec lui un André Rouy, un Simon Bugnon, un Roland Hours… Dessinateur, écrivain, photographe, le partenaire est un partenaire : les mots ne trichent pas. Parfois les hommes si, il arrive qu’il y ait quelques défaillances, je ne jouerai pas les commères en jacassant sur ce que le principal intéressé tait. Mais, et il faut pour cela regarder de près les indications portées sur les ouvrages, le partenaire principal n’est pas nécessairement le tout. D’autres interviennent. On a le sentiment que ce voyageur sans bagage draine dans son sillage les personnalités les plus diverses et les plus aptes à l‘aider à construire, embellir aussi, l’ouvrage dont il s’était forgé l’idée.

Informer

Qu’on ne se méprenne pas, il ne s’agit pas, dans ces quelques lignes, d’une hagiographie, mais plutôt d’une tentative de réparation. Réparation d’une injustice. Parce que depuis plus de 40 ans Jean-François Lacour développe une œuvre, complexe, composite, dans laquelle la littérature tient la plus grande part, certes, mais on ne doit pas négliger la musique et le chant, ni la radio, une des rares radios des origines qui aient réussi à garder son esprit. Et cette œuvre n’a qu’un but : donner de son département l’image la plus belle, pas abstraitement, concrètement. En s’attachant aux hommes qui y vivent, et aux sites, fussent-ils les plus modestes. En faisant parler les êtres, en décrivant les paysages, les activités, en rappelant l’Histoire, et les légendes, sans négliger rien, ni les tragédies (comme l’auberge de Peyrebelle) ni les croyances, les superstitions, les vilenies (qu’on lise « La guerre des maisons » dans « Souvenirs partagés »!). Il le fait parce que, d’une certaine façon, il nourrit une passion : informer, transmettre. Cet ingénieur culturel, poly enseignant à ses heures, a longtemps – il ne faut pas l’oublier – été correspondant de « Terres vivaroises », hebdomadaire départemental, avant de l’être au « Dauphiné Libéré ». L’information, il l’a pratiquée au premier degré, en fantassin dirais-je. Fréquence 7 n’était que le rêve d’aller plus loin : toucher directement l’esprit et le cœur en donnant à entendre, pour de vrai, ceux qui avaient quelque chose dans la musette ! De tout cela, il semble que ceux qui « font » aujourd’hui le département, et je ne parle pas seulement des politiques (mais je parle aussi d’eux!) semblent n’avoir jamais entendu parler. Y a-t-il, je l’espère mais j’ai des doutes, une Bibliothèque Municipale ayant créé un rayon : « Jean-François Lacour, écrivain ardéchois » ? Y a-t-il une Municipalité qui l’ait mis d’une quelconque façon à l’honneur : ne serait-ce que pour valoriser à travers lui sa propre existence ? A-t-il été une seule fois reçu au département pour parler de son travail ? Il y a bien une instance culturelle, non ? Je ne dirai rien de la Préfecture, mais ses services devraient savoir que ce bonhomme-là est une chance absolue pour le Département, en tant qu’entité administrative. Il devrait y avoir ses entrées et même posséder, parce qu’il est de loin le meilleur agent pour faire connaître l’Ardèche et les Ardéchois à la France entière, un bureau à lui.

Il y jouerait sans doute de la guitare. Et les personnels alentour se diraient : « Punaise, travailler en Ardèche, c’est autre chose quand même ! »