Le mas du Barret

L’épicerie de ma Tante – Il était une fois… Ce qui ne sera plus

Jacques Roux

Il y a peu j’ai été contacté par la présidente d’une association mâconnaise rassemblant d’anciens élèves d’École Normale. Elle souhaitait, suite à une conversation à bâtons rompus que nous avions eue quelques mois auparavant, que j’écrive quelques lignes sur « l’épicerie de ma Tante ». Ma Tante : sœur aînée de ma Mère. Épicerie sise en plein cœur du bourg central du village de Saint-Vérand, Isère. Tous produits, jusqu’aux couronnes mortuaires ! Elle préparait avec ses partenaires un travail de fond sur les années 50 (je traduis pour la jeune génération : le milieu du XX° siècle). Le peu que j’avais conté sur ce lieu qui avait enchanté mon enfance lui semblait symptomatique de l’ambiance de ces années-là. Cet article sur le Mas vient compléter le témoignage que je lui ai fourni.

Et réciproquement, il va de soi. « O tempora o mores » écrivait Cicéron dans ses Catilinaires, « Autres temps autres mœurs » dirons-nous. Un vieil adage qui n’a pas pris une ride.

Épicerie Mercerie Tabac (enseigne de 1912)

Ma Tante n’avait pas créé son épicerie, elle en avait hérité. J’ignore depuis quand elle existait et qui furent précisément ses fondateurs, toujours est-il que ses parents, mes grands parents maternels, lui ont légué ce commerce qui, en leur temps (voir photo) rassemblait deux produits attractifs pour ce village rural (moins de 1000 habitants) : le tabac et la mercerie. Produits de première nécessité. Pour le plaisir : ah ! se rouler une bonne cigarette avant de prendre la faux ! et la nécessité, puisqu’en ce temps là tout se raccommodait, chemises, jupes et pantalons, chaussettes. Ils s’ajoutaient évidemment à des produits alimentaires de consommation courante, pour la plupart étrangers à ceux que nous réclamons aujourd’hui à nos épiciers, petits commerces ou grandes surfaces. Beaucoup de produits en bocaux de verre comme on peut le voir dans les vitrines, derrière mes grands parents. Et presque tout au détail : sel, poivre en particulier. Disons-le vite : il n’y eut pas de vrai hiatus entre l’épicerie de ses parents et celle tenue par ma Tante. J’ajouterai même ce détail, déconcertant : mon grand-père, par ailleurs garde-champêtre respecté, faisait office de barbier ! Or, parmi mes premiers souvenirs surnage une image : celle du grand-père rasant un fermier dans la cuisine qui était devenue celle de sa fille. Son épouse était décédée. Il y eut donc une transition en douceur entre les deux générations. Et si l’activité  de barbier disparut avec mon grand-père, personne n’en souffrit : cette activité n’a repris vie que par effet de mode ces dernières années.

Pour en revenir à l’alimentation : peu de conserves industrielles. Essentiellement sardines (et pilchards) et thon, seuls produits issus de la mer consommés ici, avant l’arrivée de la morue salée, ainsi que le « pâté de porc ». Les légumes se cultivaient dans les champs et les jardins, la « boîte de petits pois ou de haricots » eut été un luxe incongru. Comme la salade ! Le rayon « frais » qui nous est si familier n’aurait eu aucune utilité. J’ajoute que dans cette région fromagère (Saint-Marcellin) il suffisait à chacun de deux chèvres pour se sentir investi de la vocation : je me souviens de « tomes de Saint-Marcellin » offertes par un voisin à mon père (milieu ouvrier, pas de chèvres chez nous) qui aujourd’hui vous feraient tourner les yeux dans leurs orbites, vous privant trois jours au moins de la capacité de humer, goûter voire avaler quoi que ce soit.  Donc ni fromages, ni beurre, ni lait, dans cette épicerie. Le village comptait deux laiteries importantes, mon Oncle (l’époux!) effectuait le ramassage du lait pour l’une d’entre elles. Je l’ai accompagné quelques fois dans sa tournée. Outre l’excitation provoquée par un lever « comme les grands » bien avant 5 heures, il y avait l’émouvante apparition, dans les phares de la camionnette, de bidons géants soigneusement alignés au bord de la route, à la croisée avec un chemin de terre qui plongeait dans la nuit vers une forme lourde et sombre : la ferme.

Très vite, je ne saurais dire précisément quand, mais dès avant guerre (celle de 39/45), le téléphone (cabine officiellement « publique ») et l’essence étaient venus se greffer sur les autres produits. Ma Tante s’est rappelée longtemps avec amertume que certains véhicules allemands s’étaient arrêtés pour faire le plein avant de grimper vers la commune de Murinais pour y brûler le château, suspecté de cacher des résistants. Ils n’étaient pas rares non plus, les soldats allemands qui patrouillaient dans le coin, à venir alimenter leurs motocyclettes. Pas aimables paraît-il, mais ils payaient !

Le château de Murinais avant sa destruction

L’association du téléphone public et du poste d’essence à l’épicerie, vue avec nos yeux, a quelque chose d’étrange. Il n’empêche qu’elle ne fait qu’anticiper, avec modestie, les galeries marchandes de certaines grandes surfaces qui peuvent offrir de multiples services. Je vais prendre comme référence ce que propose l’hypermarché voisin de mon domicile : outre plusieurs pompes à essence, un bureau de poste, une pharmacie, une parfumerie, un salon de coiffure, un cordonnier, j’en oublie très certainement. Et l’hypermarché lui-même, à côté de son point de départ originel, l’alimentation  – laquelle inclut notons-le des commerces a priori distincts en milieu urbain : boucherie, charcuterie, poissonnerie, boulangerie et pâtisserie – lui associe volontiers livres, journaux,, disques, télévisions, ordinateurs et même parapharmacie ! Mélange des genres : un quartier commerçant à lui tout seul, qui ne nous étonne absolument pas. Même si nous constatons avec amertume que le petit boulanger d’à côté ou le boucher ont dû fermer leurs portes. Même si les « pompistes » d’autrefois qui jalonnaient nos routes, ont peu à peu raccroché la pompe.

Il y a à peu près un siècle « l’épicerie de ma tante » avait sans doute un caractère exceptionnel. Mais à son échelle. Ainsi, la cabine de « téléphone public », qui se trouvait dans sa cuisine, avait très vite été rejointe par le « bureau de poste » communal (jusqu’ici inexistant). Les facteurs triaient le courrier à côté de la cafetière qui, sur le fourneau familial, tenait au chaud le café qui accompagnait les tartines préparées par ma Tante. Les clients qui avaient un recommandé ou un mandat à expédier transitaient par l’épicerie elle-même, et leur affaire se traitait sur une petite table où s’entassaient les paperasses les plus diverses (ma Tante comme moi avait un problème avec la notion de « rangement ») et sur laquelle ses chats – il y en avait toujours au moins deux, malgré la propension des chasseurs locaux à considérer la gent féline comme une cible ordinaire – paressaient tout à leur aise. Le plus déconcertant, aujourd’hui que « l’écologie », terme à prendre avec les pincettes intellectuelles qui conviennent, est devenue religion officielle, était la proximité du chocolat et des confiseries pour enfants et vieilles personnes, et du rayon tabac. Celui-ci profitait d’un décrochage dans le mur (remontant à dieu sait quelle époque) pour offrir sur quelques étagères les plaisirs défendus les plus prisés de cette époque. Prisé est le terme le plus approprié, puisque le tabac à priser se vendait bien. Et les dames n’étaient pas les dernières à se chatouiller les narines. Le tabac à chiquer, seconde forme de tabac vendue au détail, faisait lui aussi un tabac si l’on m’autorise ce jeu de mots stupide qui me tentait depuis dix lignes. Le fait est que les ventes les plus régulières étaient ces deux tabac « au détail » et le paquet de gris, utile pour rouler sa cigarette. Je garde un souvenir ému des gros doigts paysans, outils propres à saisir les outils les plus lourds, à creuser la terre, casser des branches gênantes, tirer des chariots chargés à ras bords, disposant avec une précision hésitante les brins volatiles et récalcitrants sur leurs feuilles « Job » minuscules et si légères. Effort demandant une délicatesse sans doute peu coutumière et qui débouchait sur cet instant magique : la première bouffée ! La plupart du temps tirée dans la boutique même. L’odeur du tabac ne dérangeait personne et les problématiques de santé sociale n’avaient pas encore pénétré, pour les torturer à jamais, les consciences.

Puisque je parle de détail, j’ajouterai que le sel, le poivre, certains épices ne se vendaient quasiment qu’au détail. Produits qui se trouvaient en vrac dans des tiroirs, encastrés dans un meuble que nous nommions « la banque » qui servait à la fois de présentoir et de réserve. Mon frère cadet et moi (qui nous battions pour distribuer l’essence – nous avons « pompé » bien avant les merveilleux et déjà oubliés Shadocks !), adorions remplir les minuscules sachets destinés à recueillir les 10 ou 20 grammes réclamés par une clientèle qui n’hésitait pas à refuser « le » gramme que nous avions déversé en trop !L’amabilité ne caractérisait pas cette clientèle rustique pour qui, un sou étant un sou, 2 centimes (de francs, pas d’euros !) valaient « casus belli ». Ils étaient nombreux d’ailleurs à payer « au mois », et je me souviens qu’à l’échéance certains d’entre eux cessaient de venir pendant quelques temps. Espérant peut-être que cela aiderait à oublier le cahier sur lequel leurs achats étaient consignés. Que de discussions éprouvantes pour quelques sous ! J’en garde un souvenir douloureux. Ma Tante étant la plus généreuse des femmes, je souffrais de la voir se forcer à réclamer un dû légitime à des familles dont les terrains représentaient un capital supérieur à l’épicerie elle-même, murs et contenant. Il est vrai qu’à cette époque on se souciait surtout d’acheter le tracteur le plus performant, et ses accessoires. N’empêche, tout le monde se retrouvait sur les bancs de la même église le dimanche, pour entendre le sermon du curé sur les devoirs de charité, d’amour du prochain et l’oubli des richesses du monde au profit de celles de l’au-delà.

Pour mon frère et moi, comme pour tous les gamins du village, une seule richesse nous préoccupait : celle que recelaient certains tiroirs garnis jusqu’au col de bonbons de toutes sortes. En vrac, en sachets, mous, fourrés, ou durs comme la pierre mais si savoureux à sucer silencieusement pendant que le maître d’école pérorait. Il y avait en particulier ces rouleaux de réglisse qui vous fondaient dans la bouche et dans la main, sinon dans la poche. Mais aussi, disposés dans un bol sur la banque (et je sais que quelques uns n’avaient pas hésité à en « faucher » : ma Tante n’avait pas l’esprit policier), des bâtons de réglisse qui permettaient de jouer aux fumeurs de cigare, comme on l’avait vu dans certains films, et qu’on mâchouillait comme des demeurés jusqu’à ce qu’il ne nous reste entre les dents que des fils de bois baveux et sans saveur. La plupart d’entre nous ne disposions pas d’argent de poche. Les quelques pièces de monnaie possédées étaient des récompenses pour telle ou telle corvée, sinon – il y a prescription et je sais ne pas porter préjudice à certains de mes camarades d’alors – la monnaie confiée par la Maman pour « donner à la quête ». Une certaine solidarité s’était créée entre quelques uns et nous partagions nos avoirs… et le butin. Les sucreries n’étaient pas comme aujourd’hui l’objet d’une vindicte médico-moralisatrice et nous profitions sans remord ni inquiétude de ces mini plaisirs.

Souvenir

Epilogue

Progressivement les acheteurs désertèrent le magasin : les voitures devenues plus nombreuses permettaient d’aller « faire les courses » en ville, toutes les courses et, disait-on, « moins chères ». L’épicerie de ma Tante ne servit plus bientôt que de roue de secours : quand on avait « oublié » quelque chose. Il fallut fermer boutique et payer les dettes. Une autre petite épicerie la remplaça quelques années, couplée au bistrot voisin, mais ce n’était plus dans l’air du temps. L’air du temps c’était le supermarché. Bientôt le souvenir même s’effaça : une épicerie, au village ? Pourquoi faire ? A regarder le dit village aujourd’hui je dois constater que bien d’autres choses ont disparu. Le Monument aux morts qui faisait face à l’épicerie, mais aussi les deux cafés qui l’entouraient, et même l’église, désormais sans curé titulaire. Les vivants d’aujourd’hui n’ont pas connu, ceux qui connurent disparaissent, c’est ainsi que peu à peu un certain réel s’efface. Soit totalement oublié, soit transformé, devenu légende.

Il était une fois.

Il était une fois dans un petit village une petite épicerie où l’on pouvait téléphoner, remplir son briquet et déguster les bonbons les plus délicieux du monde.