Le mas du Barret

Les métamorphoses du sacré politique entre 1790 et 1801 – De la liturgie politique à la réintégration stratégique du catholicisme (suite)

(2) La théophilanthropie : une religion républicaine rationalisée

Michel Jolland

(Estampe : Louis-Marie de La Révellière-Lépeaux. H. Rousseau (dessin graphique), E. Thomas (graveur). Domaine public / Wikimedia commons AduC 204 La Réveillère-Lépaux (L.M., 1753-1824).JPG)

Pour les Révolutionnaires, la Nation sacralisée (1) a le devoir d’organiser le bien-être de ses citoyens et de promouvoir l’intérêt public, en politique et dans l’administration comme dans la morale et la religion. Instaurés dans une volonté de régénération, le culte de la Raison et celui de l’Être suprême donnent lieu à de grandes fêtes patriotiques, mais leur dimension sacrée, liée essentiellement à la mobilisation et à l’émotion générées par de grandioses événements, n’aboutit pas à la mise en place d’institutions capables d’encadrer durablement la vie religieuse et morale. Après la chute de Robespierre, le Directoire se trouve confronté à la nécessité de stabiliser un espace religieux profondément bouleversé. C’est dans ce contexte que Louis-Marie de La Révellière-Lépeaux, soutient la diffusion de la théophilanthropie et le culte décadaire (2). Le sacré passe de la liturgie politique événementielle à une religion civile et morale institutionnalisée.

Élu au Directoire dès sa création en 1795, La Revellière-Lépeaux est un bourgeois marqué par la conscience de classe. C’est un Directeur influent qui s’intéresse beaucoup à la morale, à la religion et aux fêtes nationales comme en témoignent, entre autres, deux lectures faites par lui à l’Institut national de France dont il est membre. Les titres sont évocateurs : Réflexions sur le culte, sur les cérémonies civiles et sur les fêtes nationales (12 floréal an V, 1er mai 1797) et Essai sur les moyens de faire participer l’universalité des spectateurs à tout ce qui se pratique dans les fêtes nationales (22 vendémiaire an VI, 13 octobre 1797). La Revellière-Lépeaux explore la question de la morale civique et réfléchit aux moyens de se passer d’un « Dieu rémunérateur de la vertu et vengeur du crime » (3) . Il préconise une éthique laïcisée et descendante qui aiderait les citoyens à choisir l’acte juste et bon. Le 26 nivôse an V (15 janvier 1797), le premier exercice public d’un nouveau culte, la théophilanthropie, a lieu à Paris. Rapidement  les réunions se renouvellent et le nombre d’adeptes s’accroit. La Revellière-Lépeaux entreprend la promotion de ce culte nouveau dans lequel il voit un moyen de doter la Nation d’un fondement moral durable, sans pour autant revenir au catholicisme.

Calendrier républicain. Debucourt, Philibert Louis (Paris, 13–02–1755 – Paris, 22–09–1832), dessinateur. Debucourt, Philibert Louis (Paris, 13–02–1755 – Paris, 22–09–1832), graveur © musée Carnavalet, Paris. Descriptif : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Calendrier_R%C3%A9publicain,_G.4140.jpg?uselang=fr

La théophilanthropie (4) se présente comme une religion minimaliste, fondée sur quelques principes jugés universels : l’existence de Dieu, l’immortalité de l’âme et l’obligation morale de la vertu. Elle se distingue ainsi à la fois du catholicisme, rejeté pour son caractère dogmatique et institutionnel, et des formes plus radicales de déchristianisation de l’An II, perçues comme destructrices du lien social. En ce sens, elle apparaît comme une tentative de compromis entre rationalisme des Lumières et nécessité politique d’un encadrement moral des citoyens.

Sur le plan rituel, la théophilanthropie reprend un certain nombre de formes issues des expériences révolutionnaires antérieures, tout en les transformant profondément. Les cérémonies, souvent organisées selon le calendrier décadaire, reposent sur des lectures morales, des exhortations et des chants repris à l’unisson par les participants. La Revellière-Lépeaux retrouve là les enseignements d’une expérience mémorable. Alors qu’un jour il assiste, accompagné de sa femme et de ses deux filles, à l’office des Calvinistes dans l’église Saint-Thomas du Louvre, il est saisi par une évidence : « Le rassemblement seul d’un grand nombre d’hommes animés d’un même sentiment, s’exprimant tous à la fois et de la même manière, a sur les âmes une puissance irrésistible, le résultat en est incalculable » (5). Il comprend ce jour-là  pourquoi et comment les dispositifs cérémoniels pourraient être des leviers forts au service des idéaux de la République. Or précisément, les rassemblements bien orchestrés et bien encadrés du nouveau culte permettent à tous les citoyens de voir, d’entendre, de déclamer et de chanter les mêmes choses en même temps. La Revellière-Lépeaux ne peut qu’être séduit par la théophilanthropie.

Estampe de Jean-Baptiste Mallet, peintre français (1759-1835) https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Th%C3%A9ophilanthropes_-_Culte_naturel.jpg

Toutefois, cette forme de rationalisation du religieux se heurte à des limites. D’une part, la théophilanthropie demeure étroitement dépendante du soutien des autorités politiques, ce qui fragilise son autonomie et sa capacité d’enracinement. D’autre part, son contenu doctrinal, volontairement minimaliste, peine à rivaliser avec la richesse symbolique et institutionnelle du catholicisme. Enfin, son caractère relativement abstrait freine sa capacité à susciter une véritable adhésion affective, élément pourtant essentiel de toute forme de sacralité collective.

En dépit de ces limites, la théophilanthropie constitue un moment significatif dans l’histoire des relations entre religion et politique. Elle témoigne de la persistance, au cœur même d’un projet politique se voulant émancipé de la religion traditionnelle, de la nécessité d’un cadre symbolique et moral partagé. En ce sens, elle prolonge, sous une forme atténuée et rationalisée, les ambitions des fêtes révolutionnaires. Il s’agit non plus de produire l’unité dans l’instant de la célébration, mais d’assurer la cohésion dans la durée par l’institution d’une religion civique.

Gérard, François Baron, Musée du Louvre, Département des Arts graphiques, INV 26712, Recto- https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl020212473 – https://collections.louvre.fr/CGU

L’arrivée au pouvoir de Napoléon Bonaparte modifie profondément la problématique. Avec le concordat de 1801 (6), il choisit de réintégrer le catholicisme dans l’ordre politique tout en le plaçant sous la tutelle de l’État. Les évêques sont nommés par le pouvoir civil et le clergé devient un corps administré. Cette solution ne constitue pas un retour à l’Ancien Régime religieux : elle correspond plutôt à une normalisation pragmatique du religieux dans un cadre politique désormais dominé par l’État moderne. Plutôt que de tenter de substituer une nouvelle religion à l’ancienne, le Consulat préfère organiser la coexistence entre catholicisme et autorité politique.

L’évolution qui conduit des fêtes révolutionnaires à la théophilanthropie, puis au concordat, ne doit donc pas être interprétée comme une suite d’échecs. Elle révèle plutôt la difficulté, pour une société sortie de l’ordre monarchique et confessionnel, à redéfinir les bases symboliques de la communauté des citoyens. Ainsi, loin d’illustrer une simple « sortie de la religion », la Révolution française révèle plutôt un processus complexe de recomposition du sacré. Les fêtes révolutionnaires, la théophilanthropie et le concordat constituent trois réponses successives à la question, fondamentale, de savoir comment construire la cohésion d’une communauté politique désormais privée du cadre religieux de l’Ancien Régime.

NOTES

(1) https://www.masdubarret.com/2026/03/11/les-metamorphoses-du-sacre-politique-entre-1790-et-1801-de-la-liturgie-politique-a-la-reintegration-strategique-du-catholicisme

(2) Le culte décadaire désigne les célébrations effectuées chaque décadi, dixième et dernier jour de la décade dans le calendrier républicain (en vigueur du 22 septembre 1792 / 1 Vendémiaire de l’an I de l’ère républicaine au 1er janvier 1806)

(3) http://gallica.bnf.fr, La Revelliere-Lépeaux_bpt6k56, Réflexions sur le culte, sur les cérémonies civiles et sur les fêtes nationales, p. 10

(4) Voir A. Mathiez. La Théophilanthropie et le Culte décadaire, 1796-1801. Essai sur l’histoire religieuse de la Révolution, 1904 [compte-rendu] https://www.persee.fr/doc/rhmc_0996-2743_1904_num_6_3_4333_t1_0196_0000_2

(5) http://gallica.bnf.fr, La Revelliere-Lépeaux_bpt6k56, Réflexions sur le culte, sur les cérémonies civiles et sur les fêtes nationales, p. 18

(6) Préambule : « Le Gouvernement de la République reconnaît que la religion catholique, apostolique et romaine, est la religion de la grande majorité des citoyens français.
Sa Sainteté reconnaît également que cette même religion a retiré et attend encore en ce moment le plus grand bien et le plus grand éclat de l’établissement du culte catholique en France, et de la profession particulière qu’en font les Consuls de la République.
En conséquence, d’après cette reconnaissance mutuelle, tant pour le bien de la religion que pour le maintien de la tranquillité intérieure, ils sont convenus de ce qui suit
» (voir les 17 articles : https://www.napoleon.org/histoire-des-2-empires/articles/le-concordat-de-1801/

Éditeur : Michel Jolland

Dernière modification: 29 mars 2026