Le mas du Barret

Des réseaux antifascistes de Münzenberg à l’espace public européen d’Habermas

Michel Jolland

Jürgen Habermas, philosophe allemand, est décédé le 14 mars 2026.  Le Mas tient à saluer les engagements et l’œuvre de celui qui a placé la communication au cœur du projet démocratique. Par sa théorie de l’agir communicationnel (1), il a en effet montré que la rationalité ne se réduit ni à l’efficacité ni à la domination, mais qu’elle trouve son accomplissement dans le dialogue, l’argumentation et la recherche d’un accord librement consenti. Habermas a par exemple toujours défendu l’idée d’une Europe fondée sur des valeurs partagées, une mémoire critique et une volonté de dialogue entre les peuples – et pas seulement sur l’intégration économique. Son engagement constant en faveur d’une conscience européenne postnationale demeure une référence essentielle. Sur un site où Willi Münzenberg est souvent à l’honneur, la tentation est grande de rapprocher deux personnalités qui, à leur manière et dans des contextes bien différents, ont marqué leur temps.

L’activité politique et culturelle de Münzenberg dans l’entre-deux-guerres constitue un objet d’analyse particulièrement fécond pour l’histoire intellectuelle et politique européenne. Bien au-delà de son rôle d’organisateur communiste, Münzenberg apparaît comme l’architecte d’un système transnational de communication et de mobilisation qui, rétrospectivement, peut être interprété comme une forme embryonnaire d’« espace public » européen. Cependant, par-delà la différence de contexte, l’histoire impose une autre distinction lorsque l’on cherche à établir un lien entre les réseaux antifascistes de Münzenberg et l’espace public européen d’Habermas. Les premiers ont existé dans les faits alors que la conceptualisation de l’espace public proposée par Habermas relève d’un idéal, d’une réalité à construire, d’un modèle espéré. En ce sens, on peut parler de modèle normatif.

Habermas est considéré comme le dernier représentant de « L’École de Francfort » . A l’origine, ce courant de pensée, né dans les années 1920, développe une théorie critique qui vise à analyser les formes modernes de domination, en articulant marxisme, sociologie et psychanalyse. Son influence est majeure dans la pensée contemporaine, notamment par son impact sur les théories critiques de la démocratie. Des théories qu’Habermas prolonge et enrichit avec la notion d’« espace public » (2), un espace social, intermédiaire entre la société civile et l’État, un espace où les personnes concernées se réunissent pour débattre des affaires communes. Historiquement, cet espace émerge dans l’Europe moderne à travers des institutions telles que la presse, les salons ou les sociétés de discussion. Il repose sur un principe fondamental : l’opinion publique ne peut – et ne doit – résulter que d’une délibération rationnelle, libre de toute contrainte autre que celle du meilleur argument. L’espace public est ainsi conçu comme une instance critique, capable de soumettre le pouvoir politique à l’examen des citoyens, capable aussi de forger la légitimité démocratique. Toutefois, Habermas souligne le caractère fragile de cet idéal, menacé par la marchandisation des médias et la domination des logiques stratégiques. Cette tension entre un idéal espéré et les contraintes du réel constitue un point d’appui essentiel pour analyser des configurations antérieures ou alternatives, telles que les réseaux transnationaux de l’entre-deux-guerres.

Willi Münzenberg lors de son élection au Reischstag en 1924 © Reichstags-Handbuch. 1928, =4. Wahlperiode. Page 532. (première publication en 1924)

Les réseaux de communication politique mis en place par Münzenberg dans les années 1920 et 1930 reposent sur une articulation étroite entre un immense konzern médiatique (presse, édition, société de production de cinéma),  des organisations de solidarité internationale, telles que l’emblématique SOI (Secours ouvrier internationaI), des campagnes de mobilisation transnationales. Ces réseaux , les « réseaux Münzenberg », exercent une grande influence, en Europe particulièrement. Les campagnes menées à propos de l’Incendie du Reichstag en 1933 (3) illustrent leur capacité produire une interprétation alternative des événements et à structurer l’opinion publique internationale, y compris dans les milieux non-communistes. L’un de leurs apports majeurs est de mobiliser des intellectuels au-delà des clivages partisans. Des personnalités comme Bertolt Brecht, Heinrich Mann ou André Malraux participent ainsi à la constitution d’un espace de mobilisation antifasciste.

Cependant, une différence fondamentale sépare les « réseaux Münzenberg » de l’idéal habermassien. Alors qu’Habermas insiste sur la rationalité communicationnelle, l’absence de contrainte et la recherche d’un consensus fondé sur l’argumentation, les réseaux Münzenberg sont orientés vers l’action politique et la mobilisation stratégique. Ils relèvent d’un espace public « engagé », voire dirigé, dans lequel la production de discours est indissociable d’objectifs militants. La dimension propagandiste en est constitutive, même si elle coexiste avec d’authentiques formes de débat et d’échange intellectuel.

Malgré cette divergence, il est possible de considérer ces réseaux comme une étape historique significative dans la formation d’un espace public européen. Ils anticipent certaines évolutions majeures comme l’internationalisation des débats politiques et le rôle croissant des médias dans la structuration de l’opinion et l’importance des intellectuels dans les mobilisations transnationales (4). Ainsi, sans correspondre pleinement au modèle normatif élaboré par Habermas, les réseaux de Münzenberg peuvent être interprétés comme la préfiguration empirique d’un espace public transnational. Leur étude permet non seulement d’éclairer les pratiques politiques de l’entre-deux-guerres, mais aussi de mieux comprendre ce qui pourrait freiner, ou au contraire faciliter, la marche vers un espace public européen.

Un espace dont la construction demeure, aujourd’hui encore, inachevée.

PHOTOGRAPHIES

Jürgen Habermas pendant un débat à l’École supérieure de philosophie ©: Wolfram Huke /Wikimedia Commons, http://wolframhuke.de

Willi Münzenberg lors de son élection au Reischstag en 1924 © Reichstags-Handbuch. 1928, =4. Wahlperiode. Page 532. (première publication en 1924)

NOTES

(1) https://www.philomag.com/articles/lagir-communicationnel-chez-habermas-cest-quoi

(2) https://hemispheregauche.fr/recension-lespace-public-de-jurgen-habermas-1962#:~:text=Publi%C3%A9%20en%201962%2C%20L’espace,sociales%20et%20ses%20principes%20fondamentaux.1

(3) Voir : https://www.masdubarret.com/2023/06/30/journee-munzenberg-en-dauphine-un-temoin-raconte/

(4) Au siècle dernier, des figures comme Jean-Paul Sartre ou Albert Camus incarnaient l’« intellectuel total » : écrivain, philosophe et acteur direct des grands débats internationaux (guerres, colonialisme, idéologies). Aujourd’hui, à l’ére des réseaux sociaux et de l’hyperabondance de l’information, le savoir est plus diffus, la parole s’est démocratisée, l’autorité intellectuelle est moins verticale. Les intellectuels sont toujours là mais leur voix est en concurrence avec celle des responsables politiques, des experts techniques, des journalistes, des influenceurs…

Éditeur : Michel Jolland

Dernière modification : 22 mars 2026

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