Le mas du Barret

Organiser pour émanciper – Deux figures de l’intelligence militante : Varlin et Münzenberg

Michel Jolland

Au-delà des doctrines et des mots d’ordre, l’histoire du mouvement ouvrier est traversée par des figures dont l’apport essentiel réside dans leur capacité à organiser : organiser des hommes, des ressources, des structures, mais aussi des formes de conscience collective. Eugène Varlin (1839-1871) et Willi Münzenberg (1889-1940) appartiennent à cette catégorie singulière de militants pour lesquels l’action politique ne se réduit ni à la théorie ni à l’agitation, mais repose sur une intelligence pratique des rapports de force, des opportunités historiques et des dispositifs de mobilisation concrets et efficaces. Nous parlons souvent de Münzenberg dans ces pages, notamment pour souligner son rôle primordial dans la création et la mise en œuvre du Secours Ouvrier International (SOI) au début des années 1920 [1]. Né un demi-siècle plus tôt, Eugène Varlin, autrefois associé au temps fondateur des organisations ouvrières et à la Commune insurrectionnelle de Paris, a progressivement disparu de la mémoire collective. Son nom ne subsiste plus que dans quelques rues, associations locales ou travaux spécialisés [2].

La figure d’Eugène Varlin occupe une place singulière dans l’histoire du mouvement ouvrier français, en raison notamment de la précocité de son engagement, de la cohérence des convictions qui animent son parcours et de la  diversité de ses formes d’action. Issu d’une famille de petits paysans de Seine-et-Marne, ouvrier qualifié parisien, Varlin participe dès 1857 à la fondation de la Société civile des relieurs, une société de secours mutuels associant patrons et ouvriers [3]. C’est surtout au sein de l’Association Internationale des Travailleurs (AIT) qu’il va révéler ses qualités d’organisateur et sa capacité à tirer de l’expérience quotidienne des principes pour l’action. À partir de 1865, il figure parmi les militants les plus actifs du bureau parisien, participant à la diffusion de la presse internationale, à l’élaboration de rapports corporatifs et à la représentation française lors des congrès de Londres (1865), Genève (1866) et Bâle (1869). Sa pensée s’articule autour de trois axes centraux : l’autonomie ouvrière, la transformation sociale par l’organisation, et la solidarité transnationale. Il préconise la collectivisation non autoritaire des biens,  l’obligation scolaire, la réduction du temps de travail et l’amélioration des conditions de travail des femmes. Il se place ainsi au croisement des débats théoriques de l’époque, entre héritage proudhonien, collectivisme marxien et traditions mutualistes françaises.

Comme Proudhon, Varlin défend la dignité du travail manuel, l’égalité salariale, la création, par les ouvriers eux-mêmes, d’institutions économiques telles que les coopératives de production ou de consommation et les caisses de secours. Sans être un théoricien, ni soutenir le centralisme politique de Marx, Varlin développe des analyses proches du marxisme. Il a conscience du rapport antagoniste entre capital et travail, et surtout il réalise très tôt que l’émancipation des travailleurs est une tâche internationale. Ses autres principes d’action s’inscrivent dans la culture d’entraide ouvrière française, une solidarité mutualiste qui se distingue de la charité et du paternalisme. Les Sociétés de Secours Mutuels, qui se développent dans la première partie du XIXᵉ siècle [4], valorisent l’autogestion, l’élection des responsables, la révocabilité des mandats, la transparence des comptes, autant de préceptes que l’on retrouve dans les coopératives fondées par Varlin et dans son action dans la Commune de Paris. Chez Varlin cependant le mutualisme n’est pas apolitique. C’est au contraire un levier de politisation ouvrière qui ouvre la voie à l’action syndicale et à l’engagement révolutionnaire communaliste.

Le tournant répressif engagé par le Second Empire contre l’AIT à partir de 1867-1868 est marqué par des perquisitions, des procès collectifs et plusieurs séjours en prison pour Varlin. Ce dernier fait ainsi l’expérience de l’autoritarisme impérial et de la fragilité institutionnelle du mouvement ouvrier naissant. Parallèlement, ces  années constituent un moment d’accélération de son influence. La multiplication des grèves en 1869, la réorganisation des sections parisiennes et provinciales ou encore la redéfinition des objectifs stratégiques de l’AIT renforcent de facto la place centrale de Varlin dans les réseaux militants. Sa conception de la grève comme « école de lutte », c’est-à-dire comme processus formateur plutôt que strictement revendicatif, annonce les doctrines postérieures du syndicalisme révolutionnaire et met en lumière la capacité de Varlin à dépasser les cadres strictement corporatifs.

La chute de l’Empire en 1870 ouvre une phase nouvelle dans laquelle Varlin joue un rôle déterminant, fait tout à la fois d’engagement militaire, de participation à la gestion municipale de défense d’une perspective révolutionnaire articulée à la République. Sa nomination comme commandant de bataillon de la Garde nationale, puis son rôle dans le Comité central des vingt arrondissements illustrent l’insertion des militants de l’AIT dans les structures de mobilisation parisiennes durant le siège. La Commune de Paris, à laquelle Varlin est élu dans trois arrondissements, constitue l’aboutissement et en même temps la mise à l’épreuve de son projet politique. Il participe aux commissions financières puis à celles des subsistances et s’implique dans l’organisation de l’intendance militaire. Son action, guidée par le souci de préserver les principes démocratiques, restera minoritaire face aux tendances centralisatrices du Comité de Salut public.

La mort de Varlin /source : © Musée Carnavalet – Histoire de Paris

L’ultime engagement d’Eugène Varlin au cours de la Semaine sanglante [5] s’inscrit dans le moment d’effondrement de la Commune, lorsque les forces versaillaises reconquièrent Paris arrondissement après arrondissement. Dans ce contexte où toute issue politique est devenue impossible, Varlin incarne la fraction la plus résolue de la Commune : celle qui, refusant la fuite ou la reddition, entend opposer une résistance de principe, conçue comme le dernier acte d’une expérience révolutionnaire encore inachevée.

Les déplacements successifs de Varlin – des barricades du VIᵉ arrondissement au XIᵉ, puis aux combats du 27 mai autour de la rue de la Fontaine-au-Roi – révèlent à la fois l’effondrement des lignes de défense communalistes et sa volonté de demeurer auprès des combattants jusqu’aux derniers instants. Cet engagement constant souligne un trait fondamental de sa culture politique : la continuité entre action sociale, organisation collective et combat insurrectionnel. En tentant, le 26 mai, de s’opposer au massacre des otages rue Haxo, il témoigne également d’une éthique révolutionnaire soucieuse de maintenir des principes humanitaires même dans les circonstances les plus extrêmes.

Son arrestation du 28 mai, dans un Paris déjà ravagé par les exécutions sommaires, illustre la violence déchaînée par la répression versaillaise. L’hostilité de la foule, les coups, l’absence totale de procédure avant une exécution sur le champ ne relèvent pas seulement d’un déchaînement ponctuel, ils traduisent un climat de haine politique construit de longue date contre les communards et renforcé par la propagande anti-internationaliste. Relatée comme un acte de courage, la mort de Varlin sous les cris haineux de la foule va immédiatement entrer de la mémoire martyrologique de la Commune [6]. Cet épisode final cristallise ainsi plusieurs dimensions essentielles de la trajectoire de Varlin. On peut ici citer la constance de son engagement, la profondeur de son humanisme, la violence de la répression qui s’abat sur les militants de l’AIT. La postérité de Varlin, largement nourrie par les témoignages contemporains qui soulignent sa probité, sa bonté et sa rigueur intellectuelle, va inscrire son nom parmi les références fondatrices du socialisme français. Toutefois, a longue stigmatisation de la Commune et des communards effacera durablement sa mémoire [7].

Les trajectoires d’Eugène Varlin et de Willi Münzenberg présentent une troublante parenté. Tous deux ont joué un rôle décisif dans la structuration matérielle et intellectuelle du mouvement ouvrier de leur temps, tous deux ont incarné une forme de militantisme fondée sur l’organisation concrète, tous deux, enfin, ont été relégués aux marges de la mémoire collective, frappés d’oubli, voire de discrédit après leur mort. Chez Varlin, l’intelligence militante s’exprime dans l’articulation précoce entre organisation corporative, coopération et internationalisme, et dans une conception de la lutte sociale comme processus d’apprentissage. Chez Münzenberg, elle conjugue la maîtrise inédite des instruments modernes de propagande, l’organisation efficace de la solidarité internationale et la mobilisation de masse au service d’une cause pensée à l’échelle mondiale.  Relier Varlin à Münzenberg, ce n’est donc pas construire une filiation artificielle, mais mettre au jour une continuité souterraine : celle d’un socialisme pratique, attentif aux structures matérielles de l’engagement, aux dispositifs de mobilisation et aux conditions concrètes de la lutte. Une continuité qui traverse les mutations du mouvement ouvrier entre les XIXᵉ et le XXᵉ siècles.

NOTES

[1] Au printemps 1921, devant la menace d’une famine imminente, Lénine confie à Münzenberg la mission d’organiser et piloter une structure d’aide à la Russie. Le Secours Ouvrier International (Internationale Arbeiterhilfe – IAH), mis en place en avril 1921, détruit en 1933 avec l’arrivée au pouvoir d’Hitler, sera l’une des plus remarquables réalisations de Münzenberg.

[2] Pour une biographie détaillée d’Eugène Varlin, voir : https://maitron.fr/varlin-eugene-varlin-louis-eugene/

[3] Il en sera exclu quelques années plus tard suite à l’échec d’une grève qu’il avait initiée.

[4] Les Sociétés de Secours Mutuels sont relativement nombreuses et actives dans le « premier XIXe siècle ouvrier ». Cf.

https://chaire-ess.univ-gustave eiffel.fr/fileadmin/contributeurs/Chaire_ESS/Cahier_de_la_chaire2021-V2.docx-3.pdfant

[5] Du 21 au 28 mai 1871. https://www.paris.fr/pages/les-150-ans-de-la-commune-la-fin-sanglante-et-les-consequences-5-5-17210

[6] L’autre camp aussi a ses martyrs : l’un des plus célèbres est Msgr Darboy, archevêque de Paris, dont la mémoire est aujourd’hui encore célébrée. https://fr.aleteia.org/2021/05/24/mai-1871-lassassinat-de-lotage-mgr-darboy-archeveque-de-paris/

[7] Cf. https://www.commune1871.org/la-commune-de-paris/histoire-de-la-commune/chronologie-au-jour-le-jour/1073-comment-a-chemine-la-memoire-de-la-commune

Dernière modification : 23 janvier 2026