Le mas du Barret

L’Union franco-allemande / Deutsch-Französische Union (1939-1940) – Un projet européen contre la dictature et la guerre : entre exil et résistance. Communication de Bernhard H. Bayerlein

Bernhard H. Bayerlein est historien et romaniste allemand (Doctorat, Université de Bochum, 1986 ; Habilitation à diriger des recherches, Université de Bourgogne, Dijon, 2014). Actuellement chercheur honoraire senior à l’Institut des mouvements sociaux de l’université de la Ruhr à Bochum. Ses recherches portent principalement sur l’histoire du communisme international et de l’Internationale communiste, le stalinisme et ses dimensions internationales, l’exil antifasciste et anti-staliniste, les relations franco-allemandes, l’histoire contemporaine européenne avec une attention particulière pour le Portugal, l’Espagne et la France, ainsi que les sciences politiques comparées. Il a été membre de la Commission historique germano-russe pendant plus de dix ans, professeur invité en France, au Mexique, au Brésil et est aujourd’hui secrétaire de l’Association for the Promotion of Archives et membre du Comité d’historiens franco-allemand. En tant que coprésident de l’Association européenne Willi Münzenberg, il s’intéresse également aux questions de mémoire historique dans des podcasts et des lectures scéniques. Parmi ses publications : Netzwerke gegen Hitler und Stalin. Die Pariser Wochenzeitung « Die Zukunft », Willi Münzenberg und der Traum vom neuen Europa (2025), Deutschland-Russland-Komintern (2 vol., 2014/15), Der Verräter, Stalin, bist Du ! (2008), Deutscher Oktober 1923 (2003), Moscou-Paris-Berlin (2003), Der Thälmann-Skandal (2003), Die Dimitroff-Tagebücher (2 vol./2000). Il commente dans ces pages un aperçu de son ouvrage.

Academia.edu :  http://ruhr-uni-bochum.academia.edu/BernhardHBayerleinhttps://de.wikipedia.org/wiki/Bernhard_H._Bayerl

Bernhard H. Bayerlein, 23 décembre 2025[1]

« Le destin de l’Europe et du monde entier dépend dans une large mesure de la forme définitive que prendront les relations franco-allemandes. » (Bulletin de l’Union franco-allemande, 19 avril 1939)

L’Union franco-allemande fait partie d’un épisode presque oublié, mais néanmoins central, de l’histoire européenne et des relations franco-allemandes. Elle a vu le jour en avril 1939 à Paris, dans le cadre de l’hebdomadaire parisien « Die Zukunft » (L’avenir). Son objectif était de servir de plateforme non partisane et de réunir les opposants allemands à Hitler en exil avec les antifascistes, les républicains et les opposants à la guerre français. Malgré sa brève existence, elle mérite d’être inscrite dans les annales de l’unification européenne. Le projet a été lancé par Willi Münzenberg, un publiciste issu du mouvement communiste, mais de plus en plus indépendant, qui s’est détourné du stalinisme et a fondé « Die Zukunft » en 1938 aux côtés du rédacteur en chef catholique Werner Thormann. Depuis mai 1939, le journal paraît en tant qu’organe de l’Union franco-allemande avec pour slogan « Une nouvelle Allemagne – une nouvelle Europe ! ». À une époque où la menace de guerre grandissait, il a dépassé le simple rôle d’organisation de conciliation et a tenté, par des manifestes, un travail en réseau et une solidarité concrète dans l’espace politique et médiatique, d’empêcher la politique d’expansion d’Hitler et le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, tout en jetant les bases d’une nouvelle Europe fédérale et démocratique.

Les objectifs

Les documents programmatiques de l’Union franco-allemande reflétaient les objectifs fondamentaux suivants :

• Empêcher la politique de conquête d’Hitler et la menace d’une deuxième guerre mondiale grâce à la solidarité internationale, au rejet de la politique de capitulation de l’accord de Munich, à la dissuasion des dictatures et à la cohésion des démocraties occidentales.

• Unification européenne fondée sur la paix, la liberté, la démocratie et l’humanisme.

• Renforcement d’une Union franco-allemande comme fondement d’une Europe future unie et, en même temps, comme axe strategique d’action contre le fascisme et le totalitarisme.

• Soutien à l’opposition intérieure allemande et aide concrète aux réfugiés en exil.

• Échanges culturels (publications, théâtre, musique, cinéma, manifestations littéraires).

• Réseaux transnationaux en tant que solidarité pratique, présence médiatique, notamment par le biais d’activités radiophoniques franco-allemandes (Radio Liberté).

Membres et représentants de premier plan

L’Union franco-allemande réunissait un large éventail de personnalités. Elle comptait parmi ses membres des écrivains, des scientifiques et des journalistes allemands et français de renom, ainsi que, du côté français notamment, un grand nombre d’anciens ministres et députés – plus de 200 personnes, pour la plupart issues du Parti radical, du spectre socialiste et démocrate-chrétien, voire chrétien de gauche.

Membres et collaborateurs allemands (sélection)

Willi Münzenberg – éditeur, fondateur du magazine « Zukunft », organisateur/réseauteur et sa femme Babette Gross.

Werner Thormann – journaliste catholique, rédacteur en chef de l’hebdomadaire « Die Zukunft ».

Alfred Döblin, Franz Werfel, Fritz von Unruh – écrivains, éminentes voix humanistes.

Herbert Weichmann – juriste, devenu plus tard premier maire de Hambourg.

Anna Siemsen – pédagogue, socialiste, précurseur de l’Europe.

Paul Hertz, Karl Frank, Max Cohen-Reuss, Jakob Altmaier – sociaux-démocrates oppositionnels et libéraux de gauche.

Paul-Ludwig Landsberg, Kurt Kersten, Alfred Wolfenstein, Alexander Schifrin – philosophes, intellectuels et publicistes.

Membres et sympathisants français (sélection)

Édouard Herriot – Président de l’Assemblée nationale, socialiste radical.

Léon Blum – ancien Premier ministre, secrétaire général du Parti socialiste (SFIO).

Jean-Paul Boncour, Georges Bidault, Yvon Delbos – personnalités politiques socialistes et démocrates-chrétiens.

Pierre Viénot – député, socialiste, puis résistant, l’un des « pères » du journal « Zukunft »..

Robert Lacoste – syndicaliste (CGT), puis ministre.

Emmanuel Mounier – philosophe, fondateur de la revue Esprit, catholique de gauche.

Julien Benda, Georges Duhamel, Albert Bayet – intellectuels et écrivains.

Guy Menant, Geneviève Tabouis, Léo Lagrange – hommes politiques, journalistes et médiateurs culturels.

Pionniers européens et franco-allemands, dont Ernest Pezet, Georges Duhamel, Jean Giraudoux, Salomon Grumbach, André Philip, etc.

Repères chronologiques

• Les 13 et 20 avril 1939, l’Union franco-allemande est officiellement fondée au 21, rue Casimir Périer à Paris. Le premier bulletin souligne que la coopération franco-allemande constituera le fondement d’une nouvelle Europe. Sa mission était d’empêcher la guerre mondiale, de la raccourcir en cas de conflit et de créer ensuite, sur de nouvelles bases, une nouvelle Allemagne dans une nouvelle Europe, avec l’Union franco-allemande comme fondement.

• Dans une déclaration de principe bilingue du 19 avril 1939, la solidarité des deux peuples était proclamée comme décisive pour le destin de l’Europe. L’objectif était le rapprochement de tous les « véritables représentants de la vie intellectuelle et politique » des deux pays afin de garantir la paix, la liberté et la démocratie.

• Face à la menace de guerre, l’Union appelait en mai 1939 à une « solidarité totale des forces de paix ». Les membres s’engagèrent à lutter « contre l’agresseur et pour les principes démocratiques » en cas de guerre forcée. Dans une déclaration de principe sur la politique européenne, la rédaction de Zukunft appela à la formation d’un front démocratique franco-allemand comme première étape vers une « Europe organisée » : « La paix ne peut être maintenue que par la solidarité totale des puissances pacifiques contre les États agressifs. […] En cas de conflit imposé, nous lutterons ensemble contre l’agresseur et pour la défense des principes libéraux et démocratiques. » (Appel de l’Union franco-allemande, mai 1939)

• Dans une déclaration de principe sur une « politique occidentale active », le rôle de la résistance intérieure allemande, qui continuait à se battre malgré les persécutions, a par ailleurs été souligné, ce qui indique l’absence de soutien transnational. L’opposition allemande devait remplir une triple mission : nationale, européenne et révolutionnaire.

• Avec des contributions d’Édouard Herriot, d’Emmanuel Mounier et de Manès Sperber, entre autres, un numéro spécial de « Zukunft » consacré à la Révolution française a été publié à l’été 1939 sous le titre « 150 ans après la Grande Révolution. Confession et mission ». Il y était question de la création d’une Europe unie sur la base de l’entente franco-allemande comme objectif prioritaire. Parallèlement, l’Union publia une brochure sur les dépenses d’armement nazies (rédigée par Herbert Weichmann), organisa des événements à Paris et développa des initiatives culturelles.

• Un deuxième numéro spécial publié en juin 1939 étendait le concept de l’Union à la Grande-Bretagne afin d’intégrer davantage le mouvement à l’échelle européenne. La mise en œuvre s’est toutefois avérée plus difficile dans ce pays.

• Le pacte Staline-Hitler du 23 août 1939 mit à rude épreuve l’ensemble des mouvements antifascistes et démocratiques. Les membres allemands de l’Union s’y opposèrent vivement et appelèrent dès lors à une résistance commune contre le nazisme et le stalinisme, qu’ils considéraient comme complice d’Hitler: « En cette heure où le danger de guerre est extrême, les membres allemands de l’Union franco-allemande renouvellent leur engagement en faveur de la paix, de la liberté et de la démocratie (…) [Ils] regrettent que le front de la paix en cours de formation, qui, selon leur conviction, aurait pu constituer non seulement un moyen de garantir la paix, mais aussi le germe d’une Europe future, n’ait pas vu le jour. » Sous le titre « Des fronts clairs », les membres allemands stipulèrent : « Ils condamnent avec la plus grande fermeté la trahison de ce front par la Russie, une puissance qui, jusqu’à présent, non seulement s’était engagée en faveur de l’idée de sécurité collective, mais s’était également présentée comme le représentant de la classe ouvrière dans la lutte contre le fascisme international, et condamnent en particulier la méthode utilisée pour commettre cette trahison. »

• Les signataires de ce document désormais tombé dans l’oubli, mais d’une grande importance pour la mémoire historique, étaient Otto Klepper, Hermann Rauschning, Fritz von Unruh, Alfred Döblin, Franz Werfel, Emil Ludwig, Kurt Kersten, Emil Gumbel, Annette Kolb, Alwin Kronacher, Thormann, Landsberg, Münzenberg, Walter Mehring, le professeur Rheinstrom, Max Reinheimer, Weichmann, Hugo Simon, Max Barth, Uhde, Beer, Wolfenstein, Hans von Zwehl, Karl Ganz, ainsi que le médecin Dr Curt Glaser, le syndicaliste Gert Kreyssig, Georg Bernhard, le professeur Fritz Demuth et Gottfried Treviranus, le traducteur Hans Jacob et le philosophe Siegfried Marck.

En conclusion

• L’invasion allemande de la Pologne le 1er septembre, qui suivit le pacte, et la déclaration de guerre de la France qui s’ensuivit empêchèrent d’autres activités et mirent largement fin à l’Union franco-allemande. Suite à l’internement de tous les émigrants germanophones en France, parmi lesquels se trouvaient également des membres de l’Union, le journal continua de paraître de manière limitée. Toutefois, même dans les conditions les plus difficiles, les contacts franco-allemands de l’avenir ne se sont pas interrompus pendant l’exil, mais se sont poursuivis en partie de manière secrète, sous le signe de la solidarité. L’accent était désormais mis sur le sauvetage et le soutien des exilés arrêtés ainsi que, pendant la « drôle de guerre » franco-allemande de 1939/40, sur des projets radiophoniques communs dirigés contre le régime hitlérien et la campagne de la Wehrmacht contre la France, notamment la contre-propagande sur la ligne de front. Ces projets ont vu le jour sous l’égide du Commissariat général à l’information, dirigé par le dramaturge Jean Giraudoux, qui gérait entre autres l’émetteur « Deutscher Freiheitssender » / « Radio Liberté ».

L’Union franco-allemande était un projet transnational et non partisan qui, avant même la Seconde Guerre mondiale, formulait déjà les idées centrales d’une unification européenne, dépassant ainsi largement l’horizon d’une simple union technocratique. Ses manifestes montrent que la vision de l’amitié franco-allemande et d’une Europe unie et démocratique n’est pas née après 1945, ni avec le traité de l’Élysée de 1963, mais qu’elle a été formulée concrètement, exprimée publiquement et propagée politiquement dès avant et pendant la guerre. Ainsi, les objectifs programmatiques pour le « Zukunft » étaient les suivants :

« Le front démocratique franco-allemand est le premier pas sur la voie de la coopération entre les deux peuples dans une Europe libre et organisée, et en même temps un moyen indispensable pour la reconstruction européenne. »

À une époque où le risque de guerre grandissait, l’Union franco-allemande ne se considérait pas comme une simple organisation d’entente mutuelle. Elle cherchait plutôt, par une intervention active dans l’espace politique et médiatique – à travers des manifestes, le travail de réseau intensif et la solidarité concrète –, à empêcher la politique d’expansion d’Hitler et le déclenchement de la guerre, tout en jetant les bases d’une nouvelle Europe fédérale et démocratique. La mise en œuvre de ces objectifs ambitieux s’est toutefois avérée de plus en plus difficile dans le contexte de la guerre.

Bien que l’Union franco-allemande n’ait existé que brièvement avant d’être brisée par la guerre, elle reflète et documente – aujourd’hui largement oubliée – une tradition de liberté inhérente à l’idée européenne, qui ne s’est jamais complètement éteinte, même pendant la « minuit du siècle ». En tant que biographie collective des cercles antifascistes, démocratiques, socialistes et républicains des deux pays, elle doit être saluée comme l’expression d’une solidarité européenne vécue. Cette œuvre pionnière devrait être réintégrée dans les annales européennes et dans la conscience historique, notamment afin de mettre en lumière les traditions historiques précoces de l’unification européenne au-delà des tournants connus.

Bien que l’Union franco-allemande n’ait existé que brièvement avant d’être brisée par la guerre, elle reflète et documente – aujourd’hui largement oubliée – une tradition de liberté de l’idée européenne qui, même au « milieu du siècle », ne s’est jamais complètement éteinte. En tant que biographie collective des cercles antifascistes, démocratiques, libéraux-socialistes et républicains des deux pays, elle doit être saluée comme l’expression d’une solidarité européenne vécue. Cette œuvre pionnière devrait être réintégrée dans les annales européennes et dans la conscience historique, notamment afin de mettre en lumière les premières traditions historiques de l’unification européenne au-delà des ruptures bien connues.

Aujourd’hui, on fait souvent référence aux parallèles entre le présent et la crise d’avant-guerre de 1938/1940, en particulier en ce qui concerne les accords de Munich. Une phrase programmatique tirée du magazine « Die Zukunft » (L’avenir) de juillet 1939 est d’autant plus remarquable : « La tâche du présent est d’être prêt à organiser l’Europe et à réaliser son fondement : l’entente entre la République française et une Allemagne libérée de la dictature. » (Die Zukunft, numéro spécial, juillet 1939).

Bibliographie complémentaire :

• Hans Manfred Bock : Réconciliation ou subversion ? Organisations et réseaux franco-allemands pour la compréhension mutuelle dans l’entre-deux-guerres, Tübingen, Narr, 2014 (édition lendemains. Vol. 30). en allemand – voir le chapitre sur l’Union franco-allemande, p. 405-485.

• Bernhard H. Bayerlein : Netzwerke gegen Hitler und Stalin! Die Pariser Wochenzeitung « Die Zukunft », Willi-Münzenberg und der Traum vom neuen Europa, Berlin-Boston, De Gruyter/Brill, 2025 (Réseaux contr Hitler et Staline. L’hebdomadaire parisien « Die Zukunft, Willi Münzenberg et le rêve d’une nouvelle Europe (Archives du communisme. Les parcours du XXe siècle. Vol. 7). En cours d’impression.

•Thomas Keller: Das rheinisch-revolutionäre Europa. Die Exilzeitschrift „Die Zukunft“ (1938–1940). In: Michel Grunewald (Hrg.): Le discours européen dansles revues allemandes (1933–1939) / Der Europadiskurs in den deutschen Zeitschriften (1933–1939), Bern e. a., Lang, 1999, S. 63–93.

• Annette Grohmann-Nogarède: L’hebdomadaire »Die Zukunft« (1938–40) et ses auteurs (1899–1979). (Penser l’Europe et le monde au XXe siècle), Berlin, Bern, Bruxelles et al., Peter Lang, 2021.

Addendum

Ci-dessous la carte postale qui annonce le podcast d’Erfurt qui va être publié sur Youtube e.a. et qui signale la participation de l’administration culturelle de l’Etat de Thuringe et aussi l’ouverture du parcours Münzenberg à Montagne (Bernhard H. Bayerlein, Cologne, 10 janvier 2026)

Note de l’auteur : [1] Résumé du chapitre correspondant de mon livre : Netzwerke gegen Hitler und Stalin! Die Pariser Wochenzeitung « Die Zukunft », Willi-Münzenberg und der Traum vom neuen Europa, Berlin-Boston, De Gruyter/Brill, 2025 (Archives du communisme. Les chemins du XXe siècle. Vol. 7). En cours d’impression

Photo : B. H. Bayerlein à Montagne (Isère, France) en octobre 2023 © Association Européenne Willi Münzenberg

Éditeur : Michel Jolland

Dernière mise à jour : 10 janvier 2026