Le mas du Barret

Journées du patrimoine 2019 à Saint-Vérand (Isère)

Les photographies de Noël Caillat défient le temps

Du Patrimoine à l’Histoire

Les Journées du Patrimoine s’offrent, depuis leur création, comme une occasion privilégiée de sortir de chez soi pour aller au contact des vestiges du passé. Des vestiges parfois difficiles d’accès, le plus souvent à notre portée mais négligés. Le succès de ces Journées découle pour une grande part du pouvoir d’attraction dont elles dotent soudainement des œuvres, des bâtiments, des lieux auxquels nous ne portons pas au quotidien l’attention qu’ils méritent. Or, il faut accepter de s’en laisser convaincre, un désintérêt marqué (pour ne pas dire plus : on a vu récemment à l’œuvre la volonté délibérée de saccager) pour certains témoignages signifiants de notre passé, se fonde sur l’incompréhension sinon la méconnaissance de l’histoire, et de la place qu’elle occupe dans le devenir de notre société, donc dans notre propre devenir. L’ignorance de l’histoire ne pardonne jamais ; elle est le germe de toutes les tragédies.

Pour autant, les Journées du Patrimoine ne font pas la leçon, on pourrait même leur reprocher (dans leur version médiatique) de s’en tenir à la surface, de relever – plutôt que de l’école – du monde du spectacle. Cependant, à défaut de jouer au maître elles encouragent à  ouvrir l’œil, à solliciter sa curiosité et, autant que faire se peut, à faire travailler son intelligence. A travers la visite d’un château, d’un ancien moulin, d’une usine à bois qui fut autrefois sucrerie, on peut s’interroger sur les raisons, individuelles, locales, régionales, nationales ou internationales qui firent surgir, se développer, disparaître ou se transformer ces sites. Les commentaires, une éventuelle documentation et la possibilité d’échanger, de questionner, sont autant d’occasions offertes pour mesurer la complexité, et la fragilité, des institutions et des activités humaines. Et autant d’incitations à la modestie : les certitudes meurent et se corrompent aussi vite que les pauvres carcasses de chair qui s’en font volontiers armes et armures.  

Le Patrimoine c’est l’Homme

Mais les sites, les bâtiments, les belles ruines ne sont pas le tout du Patrimoine : les Journées n’appellent pas seulement à la « Visite », elles incitent aussi à la « Rencontre ». Il est de belles âmes, il est de belles œuvres dont les traces sont repérables encore, quand on en a le souci. Notre passé ne se résume pas à des vestiges matériels, aussi importants soient-ils : les murs parlent, c’est vrai, mais leur langue est celle des êtres qui les érigèrent et ce sont leurs ambitions, leurs espoirs, leurs souffrances aussi pourquoi pas, dont ils témoignent. Quand on se tourne vers le Patrimoine, c’est vers l’homme qu’on se tourne, c’est l’homme que nous regardons et interrogeons. Cet homme, il ne faut pas s’y tromper, c’est nous dans quelques dizaines d’années, quand nous nous serons dissipés comme la brume matinale et que nos lointains descendants, pour qui nous serons devenus d’incertaines énigmes, tenteront dans les décombres de discerner ce qui fut pour nous raison d’être, valeur, choix de vie.

A Saint-Vérand (Isère), de cette évidence, on s’est fait religion depuis belle lurette. Tout le travail accompli par l’association « Saint-Vérand Hier et Aujourd’hui », autour de Duilio Donzelli, sculpteur italien qui dressa sur un fier coteau une « Notre-Dame des Champs » tant païenne que catholique, déesse de pierre généreuse et recueillie, autour de Paul Berret poète et historien, deux visions du monde transcendant une plume aussi précise qu’évocatrice et d’une subtile élégance, autour de ce curé oublié qui dota la paroisse et, partant, la commune, de cinq chefs d’œuvre picturaux, le père Rey, autour de ces figures déjà devenues légendes, qui hantent la mémoire du village, comme Biscuit, le Coué des bois, le Félicien, tout ce travail témoigne seulement d’une volonté : ne jamais dissocier le passé (nécessairement abstrait) de sa chair concrète, la vraie vie de vrais individus. La rencontre organisée au cimetière il y a trois ans était sous-tendue par ce sentiment, qui s’accepte aussi comme fantasme : on peut les coucher sous les pierres les plus lourdes, les morts ont toujours leur place à table. Si la tombe a recueilli leur dépouille, c’est en chacun de nous qu’ils ont trouvé refuge : notre langue fourche sur leurs vieux mots (ce ne sont pas les Patoisants de Christian Pevet qui me contrediront), notre cœur s’emballe à revivre à travers des témoignages aux teintes délavées les minuscules aventures de leurs vies minuscules, comme pourrait l’écrire Pierre Michon et comme Raymond Inard en témoigne avec une fierté résolue dans ses grandes rétrospectives… Et nous ne nous lassons jamais de nous égarer le long des chemins tortueux qu’ils ont dessinés à l’aveugle dans les creux et les bosses de ce Saint-Vérand qui fut « des pommiers » et qui reste des prés, des champs et des bois. 

Le photographe des temps heureux

            C’est une conviction naïve mais, passé un certain âge, nous sommes nombreux à la nourrir : c’était mieux… « avant ». Avant, dans la lumière hésitante de nos mémoires. Quand nous ne savions pas que ce temps-là, que nous vivions dans une sorte de naïveté indifférente, était le temps d’une jeunesse déjà s’évaporant et que nous le partagions avec des vivants qui s’apprêtaient déjà à disparaître. Avant, période indéfinie, mouvante, à laquelle seuls quelques souvenirs flottants donnent figure, un instant. Avant, avant d’être pris, bousculés, arrachés à nous-mêmes, privés de ce qui nous paraissait inamovible, privés de ceux qui nous paraissaient aussi éternels que nous.

Il se trouve qu’à Saint-Vérand un jeune homme que rien ne distinguait des autres, magicien méconnu, réussit à piéger ce « temps d’avant » ! Cette parenthèse évanescente, destinée à n’être qu’une somme de regrets et le nid d’oublis multiples, visages, voix, rires, et tous ces petits riens qui font les journées ordinaires, cette parenthèse, Noël Caillat l’a figée.

Tout n’est pas là, bien sûr, consigné dans les petits carnets de notes de notre Saint-Simon de campagne, mais tant de gestes, tant de situations, de regards, tant de personnes depuis longtemps effacées du monde réel – et difficilement reconfigurées par nos cerveaux encombrés –  tant de lieux dont nous n’avions pas vu qu’ils avaient changé du tout au tout, oui, tant de ce qui désormais restera indéfiniment « avant ».

Cet « avant » qui fut « ici et maintenant ». Qui fut la vie.

La vie d’avant donc, la vie des temps heureux : saisie et magnifiée par l’œil d’un jeune homme tout ce qu’il y a d’ordinaire. Par l’œil pas ordinaire d’un jeune homme ordinaire.

La photographie est un art majeur

            Et Noël Caillat est photographe. Saint-Simon, évoqué il y a quelques lignes, est resté dans l’histoire parce qu’il observa et arracha à la dérive destructrice du temps le quotidien d’un tout petit village, la cour du roi Louis Quatorze. Saint-Vérand n’est pas Versailles, nous n’avons pas besoin d’un spot publicitaire pour en convenir, mais l’Histoire ne se nourrit pas que des frissons des élites : pour le repas du roi il faut un pain, donc un boulanger, un four, et le maçon qui le construisit, et le paysan qui sema la graine, la protégea, la fit germer, et le moulin et le meunier, et le cheval qui tira la carriole. Rien de tout cela à Versailles, mais tout à Saint-Vérand, dans le désordre certes, bien réel néanmoins, et traversé par les famines, les catastrophes climatiques, les guerres, les révolutions, les religions, et l’inlassable course de la vie à la mort : tous debout, tous couchés… C’est cela que le Saint-Simon de Saint-Vérand, Noël Caillat, a saisi, bien calé dans la parenthèse, consignant avec rigueur et humour le quotidien d’une population rurale française, à un moment clé de l’Histoire de l’Europe, après la seconde guerre mondiale… avant l’arrivée du téléphone portable.

           Ses photographies peuvent être vues comme la chronique d’une époque lointaine, narguant le pouvoir destructeur du temps ; on peut se laisser fasciner par des visages à la présence aussi difficilement soutenable que les portraits du Fayoum ; ou s’autoriser à subir le charme désuet des coiffures, des robes, des vieux bistrots… Il faudra surtout être attentif à la composition, indifférente aux critères esthétiques conventionnels (Noël Caillat ne cherche jamais à « faire joli ») mais rigoureusement – et sereinement – équilibrée. On en jugera par le cliché ci-dessous montrant des travailleurs aux champs…

Et rester aussi vigilant que le fut le photographe : l’inattendu est toujours possible. C’était l’un des talents de Noël Caillat : l’aptitude à saisir  l’événement incongru, le détail inopportun, la situation inexplicable. On en aura un exemple avec cette photo de communion (prise au couvent de Bellevue en 1948 ou 1949) dont tout l’intérêt se situe aux marges : à gauche une espionne moqueuse, cachée derrière un mur, à droite une jeune nonne lancée dans une course éperdue. Deux détails fugitifs qui, à une seconde près, étaient destinés à plonger dans le néant. L’œil de Noël Caillat les a sauvés.

La famille photographiée s’est certainement satisfaite d’une image destinée à rester un « souvenir », mais le galop – qui ne cessera jamais – de la jeune religieuse arrache le cliché à sa destination première. Il est la preuve la plus évidente du pouvoir de l’art (ou plutôt : des hommes qui produisent ces œuvres qu’on appelle « d’art ») : celui de mettre le temps en conserve. Le Rimbaud de Fantin-Latour, bel adolescent rêveur, ne sera jamais l’agonisant que sa sœur veilla à Marseille, Olympia offrira narquoise son corps aux concupiscents aussi longtemps que la toile de Manet qui la représente subsistera, et le jeune homme au pigeon qui illustre l’affiche de l’exposition Saint-Vérannaise sourira indéfiniment devant la grâce de son beau volatile.

L’attribut alt de cette image est vide, son nom de fichier est CommunionD%C3%A9tai2-785x1024.jpg.

Et courra notre petite nonne.

Noël Caillat ne vit plus mais, ce temps qui l’a vaincu, son œuvre continue, malicieusement, de le défier…

Maxime Nallé 17 septembre 2019

Précisons que les deux photographies illustrant cet article ne seront pas présentes à Saint-Vérand. Le cliché « de communion » a été reproduit à partir d’un tirage format 6x9cm appartenant à la famille représentée.

Les Photographies de Noël Caillat seront visibles Samedi 21 septembre de 14 à 18 h 30 et dimanche 22 septembre de 10 à 18 h à la Salle des Fêtes de Saint-Vérand, Isère. Le vernissage, sans cérémonie, se déroulera samedi 21 à 17H30.

L’exposition a été conçue et préparée, de longue date, par
Jacques Roux , co-fondateur de l’association « Saint-Vérand Hier et Aujourd’hui », et Michel Jolland, président.

Jacques Roux a sélectionné les images de cette première exposition consacrée à Noël Caillat. Il a en outre rédigé un commentaire, publié par l’Association SVHA sous le titre « Noël Caillat L’œil photographe » : on y trouvera des reproductions d’œuvres non exposées et une analyse circonstanciée du travail du photographe. L’auteur insiste sur la nécessité de ne pas réduire les clichés de Noël Caillat à la possibilité qu’ils offrent de retrouver des visages connus. Le regard purement local est réducteur : il faut considérer ces images comme si elles nous amenaient à découvrir un monde et des êtres étrangers. Ils le sont d’ailleurs : le temps qui les sépare de nous leur donne le droit de nous surprendre, nous séduire, nous faire sourire.

La réalisation concrète est le fruit d’un travail collectif.

Le fonds photographique a été mis à disposition par Carmen Caillat Chéradame, les opérations d’agrandissement et de transfert sur des supports appropriés ont été assurées par François Micheland.

Jacques Ducros, Michel Jolland, Franck Jullin, François Micheland, sont responsables de la mise en place et/ou du démontage de l’exposition. Michel Hut se charge de l’organisation du vernissage.