Le mas du Barret

L’énigme de l’église de Quincivet à Saint-Vérand

Disparue sans laisser de traces après plus de six siècles d’existence

par Michel Jolland

Qu’est devenue l’église de Quincivet ? Sa dernière mention dans un texte d’archives date de 1802, elle ne figure pas sur le cadastre napoléonien de 1830 et, sur le terrain, aucune trace matérielle ne permet d’en situer l’emplacement. Pour intrigante qu’elle soit, cette succession de faits n’a semble-t-il pas motivé beaucoup de curiosité au cours des deux siècles derniers. Il existe, nous allons y revenir, de nombreux documents relatifs à l’histoire religieuse du bâtiment mais rien, ou très peu, sur sa situation géographique précise et sa disparition matérielle. Même les historiens ayant travaillé au plus près du lieu sont avares de détails. Dans les années 1937-1939, le saint-véranais Paul Berret (1861-1943) publie un essai sur les deux paroisses, distinctes sous l’Ancien Régime, de Quincivet et de Saint-Vérand, sans toutefois donner aucune indication sur l’implantation de l’église de Quincivet ni sur son devenir après la Révolution. En 1962, Pierre Courtieu (1891-1964), médecin à Saint-Marcellin et auteur d’une chronique historique locale, indique simplement que l’église se trouvait « tout près du château de Quincivet ». La mémoire collective quant à elle avance plusieurs solutions concurrentes bien difficiles à départager faute de preuves tangibles.

L’église Sainte-Marie (ou Notre-Dame) de Quincivet est confirmée aux Bénédictins de Montmajour par le privilège du pape Innocent III du 29 décembre 1204, ce qui, notons-le, laisse supposer qu’elle leur avait été confiée auparavant, dès 1083 peut-on lire parfois. Cette église de Quincivet sera longtemps une annexe de la paroisse de Murinais sous la dépendance du Prieur de Chevrières. Elle deviendra paroisse à part entière en 1644 sous la même dépendance. Son histoire est marquée par d’interminables litiges avec le Chapitre de Montmajour en raison d’une dîme chroniquement insuffisante pour entretenir un desservant et subvenir aux besoins du service religieux. En 1788, le curé de Quincivet, le remuant Jean-Baptiste Boissieux-Perrin,  écrit au ministre Necker pour lui faire connaître la difficile situation des curés de campagne et de leurs paroissiens. Dénonçant les restrictions de droits sur l’usage des forêts communales imposées aux habitants de la région, il termine sa lettre avec cette phrase aux accents pré-révolutionnaires : « Il serait temps que ces infortunés secouassent enfin le joug de l’oppression sous lequel ils vivent depuis si longtemps ! ».

Contrairement à la règle, l’église de Quincivet ne dispose pas de logement pour son desservant. En 1790, las d’attendre une solution longtemps promise et jamais concrétisée, le curé Boissieux-Perrin embauche quatre maçons de Chevrières et entreprend la construction d’un presbytère qu’il entend adosser au choeur de l’église et à une chapelle latérale. L’affaire se termine devant la justice du District de Saint-Marcellin qui ordonne prestement l’abandon de la construction. Cependant les informations fournies par ce litige ne manquent pas d’intérêt au regard de l’énigme qui nous occupe. Elles apportent des indications partielles sur l’implantation du bâtiment, et surtout elles laissent supposer qu’en 1790 rien ne menace l’avenir de l’église jugée suffisamment solide pour servir de base à une construction nouvelle. L’évêque du diocèse approuve cette construction. La municipalité de Saint-Vérand la rejette en l’état, mais elle ne conteste pas la nécessité d’implanter un nouveau local à l’usage du curé.

Le retour de la pratique religieuse, mise à mal pendant la Révolution, va apporter au dossier une pièce nouvelle et d’importance. En février 1795, la Convention proclame la liberté du culte. Chacun peut exercer le culte de son choix, mais l’État n’intervient pas dans la gestion des lieux de prière. En 1801, un nouveau pas est franchi avec l’adoption du Concordat par le Directoire. Le 1er floréal an X (21 avril 1802), le préfet de l’Isère fait procéder à l’inventaire des édifices servant à l’usage des cultes dans l’arrondissement de Saint-Marcellin.  On apprend notamment que l’église de Saint-Vérand, d’une contenance estimée à 1500 personnes, n’est pas déclarée servir à l’exercice du culte mais être utilisée par les citoyens qui « s’y réunissent entre eux » alors que l’église de Quincivet, décrite comme une « petite église » dédiée au culte catholique, peut contenir 200 personnes et présente un « couvert en mauvais état ». Malgré tout, les observations portées sur le document laissent entendre que cette église aurait toutes les qualités pour devenir l’unique lieu de culte de la commune de Saint-Vérand.

Quand et comment l’église de Quincivet a-t-elle disparu ? Largement présente dans l’histoire religieuse locale et dans les Archives de Montmajour conservées à Marseille, considérée en 1802 comme bâtiment d’avenir pour l’exercice du culte catholique à Saint-Vérand, elle est purement et simplement absente de la référence topographique majeure que constitue le cadastre napoléonien de 1830. Qu’est devenu le bâtiment d’une contenance de 200 personnes, avec ses ornements, son chœur et sa chapelle latérale ? Quid du grand autel signalé par le curé Chabert en 1668 ? Où sont passées les pierres tombales du cimetière ? Mystère…

Depuis une douzaine d’années, quelques passionnés ont relancé les recherches avec l’appui bénévole de spécialistes de la prospection géomagnétique et le concours d’étudiants de l’Université Grenoble-Alpes. Conduite en février 2021, la troisième campagne de terrain est terminée : c’est maintenant le temps de l’analyse et de l’interprétation des données. Chacun naturellement espère des résultats positifs mais le sentiment d’avoir fait le nécessaire pour engager, avec méthode et rigueur, une démarche d’enquête appropriée est en soi une satisfaction.

Note : Les images de la prospection 2021 à Quincivet ont été fournies par Michel Hut